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« Les entreprises françaises sont vulnérables à la remontée des taux »

Brexit, tensions commerciales, hausse des taux… Dans un rapport publié lundi 17 décembre, la Banque de France passe en revue les risques pesant sur le système financier français. Si elle ne relève rien d’alarmant, l’institution est préoccupée par l’endettement croissant du secteur privé, explique sa Sous-gouverneure, Sylvie Goulard.

Marie Charrel – Le Monde : La dette des entreprises françaises ne cesse d’augmenter depuis la crise, alors qu’elle a baissé dans les pays voisins. Doit-on craindre la formation d’une bulle ?

Sylvie Goulard : Son niveau est supérieur à la moyenne de la zone euro (73,3 % du PIB, soit 11,2 points de plus) aussi surveillons-nous de près cette évolution. Les écarts entre pays peuvent être le reflet de différences culturelles – dans certains, les entreprises privilégient l’autofinancement ; dans d’autres, elles se financent plus sur les marchés que par le crédit.

En France, la hausse de l’endettement des sociétés non financières est en partie le fruit des investissements menés en 2017, lorsque la croissance était plus soutenue, mais elle peut également être le signe d’une surchauffe sur certains segments. De plus, les entreprises tricolores sont vulnérables à la remontée des taux d’intérêt car nombre d’entre elles sont endettées à taux variables.

 

Votre rapport pointe la hausse continue de l’endettement des ménages (58,8 % du PIB). Faut-il s’en inquiéter ?

Nous restons vigilants sur ce point, mais il n’y a pas de raison de s’inquiéter outre mesure, notamment parce qu’en France les prêts immobiliers aux particuliers sont à taux fixes, ce qui les met à l’abri en cas de hausse. Ce n’est pas le cas dans d’autres pays.

Par ailleurs, les banques se livrent aujourd’hui bataille en proposant des taux toujours plus bas pour attirer les clients, au risque de mettre en péril leur rentabilité. Certaines ont développé d’autres services pour récupérer de la marge. Rien d’alarmant pour le moment, mais nous surveillons de près l’équilibre entre cette course aux taux bas et leurs nouvelles activités.

 

Le 13 décembre, la Banque centrale européenne (BCE) a réduit ses soutiens à l’économie. Cela pourrait-il déclencher une nouvelle crise ?

La BCE a détaillé sa stratégie très en amont afin d’éviter les surprises susceptibles de provoquer des chocs. Elle a arrêté ses achats nets, mais elle continuera à réinvestir les « tombées » des titres en stock arrivant à échéance. Ses taux directeurs restent pour l’instant inchangés, si bien que le retrait des soutiens monétaires sera graduel.

Ajoutons qu’en 2018, la France a pris plusieurs mesures pour renforcer la stabilité financière. Par exemple, en imposant aux banques d’éviter de concentrer des crédits sur des entreprises particulières. Ou encore en introduisant ce que l’on appelle un coussin « contracyclique », imposant aux banques des exigences en capital accrues quand l’économie va bien. Ces exigences diminuent lorsque la croissance ralentit afin qu’elles puissent, à ce moment-là, continuer à prêter aux entreprises. Cette précaution vise à éviter un assèchement futur du crédit.

 

Quelles sont les faiblesses des banques françaises ?

Elles sont dans l’ensemble solides. Néanmoins, leur rentabilité est inférieure à celle des banques américaines, plus grandes, recapitalisées plus vite après la crise, et qui, depuis l’arrivée de Donald Trump, bénéficient de mesures de relance et d’exonérations fiscales massives.

Toutes les banques font par ailleurs face à des mutations profondes, fragilisant leur modèle : la montée des fintech, les coûts fixes liés au réseau, voire la menace des entreprises numériques lorgnant vers la finance.

 

Elles sont également concurrencées par la montée des financements non bancaires, moins régulés…

Oui. Dans certains domaines, les fonds avec effets de levier se sont substitués aux banques. Cette diversification des financements a du bon pour les entreprises et les start-up innovantes. À condition, bien sûr, qu’elle ne se traduise pas par une moindre stabilité financière. Les outils pour opérer la surveillance macroprudentielle de ce segment manquent. En la matière, nous sommes pour le moment moins bien équipés que pour les banques. Mais nous travaillons sur les interactions entre banques et secteur non bancaire.

 

Protectionnisme, populisme… Quels risques politiques vous préoccupent le plus ?

L’environnement mondial est devenu beaucoup plus incertain avec, en matière commerciale, l’approche plus conflictuelle des États-Unis et le recul des négociations multilatérales. S’ajoutent des incertitudes au sein de l’Union européenne [UE], avec le Brexit et l’Italie où un gouvernement d’abord très hostile à l’UE a été élu – cependant, il semble évoluer.

 

Sommes-nous suffisamment préparés au scénario d’un non-accord sur le Brexit ?

Si, faute d’accord, le Royaume-Uni sortait de façon brutale de l’UE le 29 mars 2019, les établissements financiers installés à Londres ne pourraient plus exercer d’activité dans l’UE. La Commission européenne, le gouvernement et le superviseur national ont anticipé des mesures destinées, dans ce cas de figure, à limiter les risques, tout en assurant la continuité des contrats financiers, la protection des consommateurs, le fonctionnement des chambres de compensation.

 

L’épreuve de force entre Rome et Bruxelles peut-elle dégénérer en crise de la zone euro ?

Les négociations autour du budget italien progressent, aussi les taux souverains se sont-ils détendus ces derniers jours. Le souhait du gouvernement italien d’améliorer les perspectives de croissance n’est pas illégitime. Mais la mise en péril des engagements européens pourrait se traduire par une hausse des taux d’emprunt aux effets potentiellement négatifs sur l’économie réelle, car les ménages et les entreprises seraient également pénalisés, au détriment de la croissance.

Ajoutons qu’un déficit public récurrent se traduit par une hausse de la dette publique. Or celle de l’Italie dépasse déjà les 132 % du PIB, d’où un risque pour la stabilité. Son augmentation pourrait, par ricochet, fragiliser les banques italiennes, qui détiennent beaucoup de dettes de l’État.

 

Emmanuel Macron a engagé de nouvelles dépenses pour faire face à la colère des « gilets jaunes ». Quel impact sur les comptes publics ?

Notre rapport, portant sur les risques financiers, n’a pas pour objet de se prononcer sur la crise des « gilets jaunes ». Celle-ci aura peut-être des répercussions financières si, par exemple, des entreprises rencontrent des difficultés de trésorerie du fait d’une éventuelle baisse des ventes de Noël. Mais il est trop tôt pour le dire.

 

Comment prenez-vous en compte les risques liés au réchauffement climatique ?

En 2017, nous avons créé un réseau mondial [le NGFS, Network of Central Banks and Financial Supervisors for Greening the Financial System] qui compte déjà plus de 20 banques centrales, superviseurs ou régulateurs. Sa mission est de réfléchir aux conséquences des changements climatiques pour la stabilité financière. La multiplication des catastrophes naturelles et la transition écologique auront une incidence majeure pour les banques et pour les assureurs. Le chantier à mener est immense : il convient de formaliser les outils, lister les informations que les entreprises devront fournir, classifier les obligations et investissements verts…

La moindre utilisation du pétrole et le développement des énergies renouvelables peuvent aussi avoir des conséquences sur les tarifs de l’énergie et donc, sur l’évolution des prix, dont la stabilité est la mission première des banques centrales.

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InterviewSylvie GOULARD, Sous-gouverneure de la Banque de France
« Les entreprises françaises sont vulnérables à la remontée des taux »
  • Publié le 17/12/2018
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