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BIS Innovation Summit : « Les banques centrales dans un monde de DLT »

22 mars 2022

Discours de François Villeroy de Galhau,

Gouverneur de la Banque de France

 

Mesdames, Messieurs,

C’est un plaisir et un honneur pour moi de prononcer ce discours d’ouverture du deuxième sommet de l’innovation de la BRI, qui illustre l’engagement des banques centrales dans le domaine des nouvelles technologies, en particulier à travers le pôle d’innovation de la BRI. Depuis leur création voici près de quinze ans, les technologies du registre distribué (distributed-ledger technologies - DLT) ont évolué et ouvert de nouvelles possibilités, créant des circuits alternatifs et supprimant les intermédiaires, soutenant de nouvelles solutions et cas d’usage. Ces bouleversements sont-ils aussi puissants que ceux opérés par l’invention d’internet il y a trente ans ? Il est probablement trop tôt pour le dire, mais les DLT se développent rapidement et sont susceptibles d’apporter des changements profonds.

L’invention du bitcoin, le premier crypto-actif, résulte de la volonté de créer une nouvelle « monnaie » – j’insiste ici sur les guillemets – ne relevant ni des États ni des banques centrales. Cette invention remonte à 2008, et, depuis, nous avons observé que l’utilisation du bitcoin comme moyen de paiement reste très marginale, car celui-ci ne présente aucune des caractéristiques fondamentales d’une monnaie. Il ne constitue pas non plus une réserve de valeur, mais plutôt un actif spéculatif, qui s’apparente un peu aux bulbes de tulipes aux Pays-Bas au XVIIe siècle. 

La caractéristique la plus disruptive du bitcoin était sa technologie sous-jacente, qui a depuis été reprise dans différentes versions de DLT, sous-jacentes à plusieurs types d’actifs et d’utilisations. La deuxième génération de crypto-actifs intègre désormais des smart contracts ayant permis le développement de nouveaux services et produits, le dernier en date étant les jetons non fongibles (non-fungible tokens - NFT). Parmi les crypto-actifs de deuxième génération, les stablecoins, ou actifs adossés, tentent de réduire leur volatilité en s’ancrant à des monnaies légales ou à des actifs souverains. Il n’en reste pas moins qu’ils créent une certaine fragmentation et sont entachés d’incertitudes réglementaires et opérationnelles.

Là encore, il existe des précédents historiques tels que la banque libre au cours des XVIIIe et XIXe siècles, quand chaque banque privée émettait ses propres billets. Cette pratique présentait des inconvénients majeurs, tels que le risque de crédit lié aux actifs de règlement. L’introduction de la monnaie de banque centrale comme actif de règlement commun et sûr a constitué une avancée majeure et est depuis devenue la règle – dans l’intérêt de tous les agents économiques. C’est désormais un bien public considéré comme acquis, au moins dans les économies avancées.

Nous, banquiers centraux, avons des sentiments mêlés à l’égard des crypto-actifs : d’un côté, ils sont porteurs d’innovation et répondent à certaines attentes, en particulier dans les économies émergentes ; de l’autre, ils présentent des risques potentiels significatifs, relatifs, notamment, au blanchiment de capitaux, à la violation des données personnelles et à une forte volatilité. Bien que la stabilité soit pleinement inscrite dans nos mandats, résister à l’innovation ne fait pas partie de notre ADN, bien au contraire. La stabilité financière sans l’innovation serait synonyme de conservatisme ; l’innovation sans la stabilité financière alimenterait la méfiance, et ne serait alors pas durable. Même si on nous considère parfois comme vieux jeu, nous sommes en première ligne de l’innovation financière depuis des décennies. Nos réalisations restent néanmoins souvent méconnues du grand public : nos systèmes de règlement de pointe sont destinés aux banques, pas aux utilisateurs finaux. Comment trouver notre juste place dans ce monde émergent des DLT ? La bienveillante indifférence ou, à l’inverse, l’interdiction, ne sont plus des options. Tout en gardant les yeux et l’esprit ouverts, nous devons sans attendre réglementer et innover.

Premièrement, nous devons réglementer et superviser tous les acteurs qui émettent ces nouveaux actifs, déterminent leur valeur, les distribuent, en effectuent le règlement, proposent des services de conservation et des services connexes. L’idéologie initiale du bitcoin visant à une désintermédiation totale – voire même une désincarnation – s’est révélée inadaptée à la vie réelle : la plupart des utilisateurs n’interviennent pas directement sur la blockchain, ils ont recours à des plateformes et à de nouveaux intermédiaires. Le terme de « finance décentralisée » pourrait être impropre, car on pourrait aboutir à la concentration de certains acteurs privés, qui ne sont pas réglementés pour le moment. Le judicieux principe de supervision « mêmes activités, mêmes risques, mêmes règles » devrait s’appliquer et se décliner sous la forme d’un « quatuor de garanties » : (1) même sécurité ; (2) même conformité ; (3) même responsabilité ; et (4) même accessibilité. La réglementation doit être élaborée de manière cohérente entre les juridictions et revêt une importance particulière, car les liens entre le monde réel et le monde des crypto-actifs se renforcent. Dans ce contexte, et conformément à l’agenda du G20 lancé il y a deux ans, la plupart des pays envisagent des modifications législatives afin de prendre en compte les crypto-actifs. Par exemple, l’Union européenne doit adopter d’ici peu une réglementation baptisée « marchés de crypto‑actifs » (MiCA). Il est crucial que nous veillions ensemble à ce qu'il y ait une approche ambitieuse et en temps réel au niveau mondial.

Deuxièmement, les banques centrales doivent continuer de jouer un rôle actif dans l’innovation. Quelques-unes ont déjà lancé une monnaie numérique, certaines – dont l’Eurosystème – sont en phase d’expérimentations pilotes. Nous, à la BCE, avons fait le choix d’une phase d’investigation de deux ans, sous l’égide de mon collègue Fabio Panetta, avant de décider d’ici fin 2023 si nous allions poursuivre ou non. Les MNBC de détail ont retenu l’attention du grand public ; elles soulèvent toutefois des questions sensibles, en particulier du point de vue des cas d’utilisation pour les ménages et du rôle des banques commerciales. C’est pourquoi je souhaite plaider pour l’instauration d’un plafond aux détentions individuelles de MNBC.

N’oublions pas l’autre monnaie numérique possible, une MNBC « de gros » pour les établissements bancaires. La DLT pourrait accroître les bénéfices de la numérisation de la monnaie de banque centrale, grâce à l’efficience accrue de certains processus interbancaires et au développement de nouveaux services, en particulier dans un contexte transfrontière. Soyons clair, une MNBC ce n’est pas un « Big Brother » de banques centrales menaçant le monde libre de la finance décentralisée (DeFI). Il faut plutôt y voir le moyen de faire de la DeFI un succès et de la rendre durable. La Banque de France a mené avec succès neuf expérimentations en 2021, avec un large éventail de partenaires et sur différents compartiments, et une nouvelle série d’expérimentations consacrées plus particulièrement aux paiements transfrontières aura lieu en 2022. C’est une grande satisfaction de voir le pôle d’innovation de la BRI avancer sur plusieurs projets de MNBC de gros, tels que les projets Jura et Dunbar, auxquels la Banque de France participe activement. Et plus globalement, c’est également une satisfaction de voir que les banques centrales, notamment certaines banques centrales d’Asie, sont de plus en plus nombreuses à manifester de l’intérêt pour une MNBC de gros.

Je conclurai en citant Zaha Hadid, architecte d’origine irakienne et première femme à avoir obtenu le prix Pritzker en 2004. Ses bâtiments emblématiques, tout en courbes voluptueuses et espaces fluides, n’ont jamais comporté un seul angle droit. « Il y a 360 degrés, pourquoi se contenter d’un seul ? » disait Zaha Hadid. Quelle pensée riche d’inspiration pour nous aujourd’hui ! Je vous remercie de votre attention.

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DiscoursFrançois VILLEROY DE GALHAU, Gouverneur de la Banque de France
BIS Innovation Summit : « Les banques centrales dans un monde de DLT »
  • Publié le 22/03/2022
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