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« La France résiste mieux au ralentissement mondial que ses partenaires » - BFM Business.

Interview de François Villeroy de Galhau – Gouverneur de la Banque de France

BFM BUSINESS – 8 mars 2019

 

 

 

Stéphane Soumier : Le Gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau est donc avec nous. Bonjour François Villeroy de Galhau.

François Villeroy De Galhau : Bonjour. Stephane Soumier.

Première chose, économie européenne. Est-ce que la Banque centrale européenne est à ce point inquiète pour l'économie européenne qu'elle doive relancer un nouveau programme de prêts géants aux banques ?

La Banque centrale européenne et son Conseil des gouverneurs se réunissaient hier à Francfort et nous avons publié effectivement nos prévisions trimestrielles avec une forte révision à la baisse sur 2019. C'est un ralentissement, je veux le souligner, significatif, mais ce n'est pas une récession et nous avons de bonnes raisons de penser que ce ralentissement est temporaire. Si vous voulez, c'est un trou d'air pour la conjoncture européenne. Sur les raisons, pour le dire très vite, c'est d'abord le ralentissement du commerce mondial et notamment du commerce avec l'Asie et la Chine qui touche particulièrement l'Allemagne et l'Italie. Il y a l’incertitude liée au Brexit, c'est vrai qu'elle pèse en 2019. Et puis il y a des raisons plus internes : les tests des moteurs diesel en Allemagne, ou les difficultés de l’Italie....

Tout à fait.

Pour toutes ces raisons d'ailleurs, la France résiste mieux. On y reviendra peut-être après. Mais ce que nous avons voulu dire à partir de cette analyse économique d'un ralentissement, c'est que nous étions prêts à agir. À agir vite, à agir juste – c'est cela que nous avons fait hier - sans surréagir en même temps. Face à ces incertitudes, nous prodiguons un certain nombre d'assurances aux acteurs économiques européens.

L'échéance de remontée des taux d'intérêt est, elle, repoussée.

Nous avions dit que nous ne relèverions pas les taux d'intérêt avant l'été prochain au plus tôt, et là nous avons dit très clairement pas avant la fin de l'année au plus tôt.

La Banque centrale européenne a raté une fenêtre de tir en 2016, non, ou 2017, François Villeroy de Galhau…

Je ne crois pas.

Pour sortir de cette politique.

Je ne le crois pas. Il y a un point qui est très important, Stéphane Soumier, c’est que nous avons un élément de grande constance : c'est notre mandat. Notre mandat c'est la stabilité des prix: atteindre une inflation à moyen terme proche de 2 % et nous n'y sommes pas encore. Nous en étions encore plus loin en 2016-2017. Face à ce mandat qui est constant,  nous sommes ensuite d'un grand pragmatisme, c'est-à-dire que nous regardons quelle est la situation économique du moment. Et on l'a peut-être un peu oublié aujourd'hui, mais souvenez-vous il y a trois ans Stéphane Soumier, en 2016 justement, on parlait de déflation et d'un risque de déflation sur l’économie européenne.

C’est vrai, c’est vrai.

Il fallait agir beaucoup plus fort encore qu'aujourd'hui. Aujourd'hui nous maintenons notre présence : nous serons là. Nous serons là de façon adaptée et nous avons les moyens d'agir. Mais il y a certains éléments qui sont révisés un peu à la baisse dans le paquet de soutien monétaire.

Et vous continuez à croire à l'efficacité de cette politique. Vous savez, on pense à cette fameuse phrase attribuée à Einstein : « La folie, c'est recommencer toujours la même chose en espérant des résultats différents. » On en est au troisième plan de soutien aux banques.

Stéphane Soumier, je salue cette référence littéraire et nous ne prétendons pas être Einstein. Mais par contre, il y a eu des études…

Non mais la question…

Je réponds, si vous voulez bien. Il y a eu des études totalement convergentes sur l'efficacité de cette politique monétaire, On estime que chaque année depuis 2015-2016, elle a représenté environ 0,4 % d'inflation et de croissance supplémentaire. Donc nous avons bien été conformes à notre objectif.

En ce qui concerne la France, qu'est-ce que vous attendez du plan de relance si vous l'appelez comme ça, lancé par Bercy, par Emmanuel Macron, post-gilets jaunes ?

Sur l'économie française, nous publierons notre prévision de croissance jeudi prochain 14 mars. Mais nous nous attendons, je le dis dès ce matin, à une révision limitée parce que l'économie française résiste mieux à ce ralentissement, à ce trou d'air, pour deux raisons. La première, c'est qu'elle est moins exposée au commerce international que l'Allemagne et l'Italie. Et puis il y a une raison positive, c'est qu’il y a beaucoup de pouvoir d'achat aujourd'hui dans l'économie française, y compris à cause du paquet décidé de mesures d'urgence décidées au mois de décembre à la suite des gilets jaunes. Mais il y a aussi des augmentations salariales, et il y a l'effet différé des créations d'emplois fortes des trois dernières années. Un chiffre important, l'économie française a créé entre 2016 et 2018 770 000 emplois nets. C'est une performance qu'on n’avait pas vue depuis assez longtemps. Tout ceci nourrit aujourd'hui le pouvoir d'achat et aide la demande intérieure à résister. Le résultat en pratique, c'est que l'économie française en 2019 devrait croître nettement plus que l'économie allemande - on n’avait pas vu cela depuis 2006 - et devrait faire mieux que la moyenne européenne, tout ceci dans un environnement qui est moins favorable. Le ralentissement n'est évidemment pas une bonne nouvelle ; mais l'économie française résiste mieux.

Au prix d'un dérapage budgétaire. Est-ce que ce dérapage budgétaire inquiète le gouverneur de la Banque de France ?

Je crois qu'il est très important de regarder cela dans la durée. Je ne peux que redire ici que la France a trop de dette publique et trop de déficits, et que donc nous devons mieux maîtriser nos dépenses. Tout le monde est d'accord pour regretter le niveau trop élevé de la dette, mais après il faut se donner les moyens de le corriger. Ces moyens c'est de mieux maîtriser les dépenses et d'aller, soyons très clairs, vers la stabilisation des dépenses publiques en volume. On a fait des progrès mais on n'y est pas encore. Zéro croissance en volume alors que nous sommes bon an mal an autour de plus 0,5 %, voire un peu plus. Sur 2019, il y aura une augmentation qui est un peu exceptionnelle parce qu'il y a un effet CICE.

Tout à fait.

C’est technique mais il y a 0,9 % d'effets exceptionnels dans un déficit qui va donc dépasser les 3 % en 2019. Il est très important que nous le réduisions à nouveau à partir de 2020, vers les 2 % de déficit.

Même avec des taux d'intérêt qui restent à zéro ? Même aujourd'hui avec des dettes qui, du fait d'ailleurs de votre politique François Villeroy de Galhau, nous donnent des rendements qui sont très accommodants et qui peuvent laisser penser qu'il est assez légitime, finalement, de pouvoir continuer à s'endetter.

C’est un débat qui revient assez souvent en disant : « C'est à cause des taux bas que la France s'endette »…

Mais ça ne coûte rien.

Si j’ose dire, malheureusement ce n'est pas vrai. Regardez notre tendance au déficit et à la dette : elle est beaucoup plus ancienne que les politiques monétaires accommodantes d'aujourd'hui. Depuis 1980 nous avons multiplié par cinq le niveau de la dette publique rapportée au PIB. Je cite souvent cet exemple, quand j'avais 20 ans - c'était il y a très longtemps, Stéphane Soumier, en 1980 - je suis parti dans la vie avec un sac à dos, une dette publique à 20 % du PIB. Quand la dernière de nos filles aujourd'hui a 20 ans, elle part avec 100 % du PIB sur le dos. Nous avons donc constamment augmenté cette dette, depuis 40 ans, y compris avec une politique monétaire qui était très différente. Par ailleurs, d'autres pays de l'euro qui ont exactement les mêmes taux d'intérêt, montrent au contraire qu’ils peuvent maîtriser la dépense publique et la dette. Ayant dit ceci, il y a une bonne nouvelle relative dans cet environnement : c'est une croissance française plus résiliente et qui passe donc pour la première fois depuis plusieurs années au-dessus de la moyenne de la zone euro en 2019.

Mais l'idée d'une dette qui ne coûte rien, l'idée d'une dette qui aujourd'hui… Parce que oui, effectivement, entre vous et votre fille on est passé de 20 à 100 %, mais ce que ça coûte en termes budgétaires n'a pas fondamentalement augmenté parce que les taux d'intérêt aujourd'hui sont à zéro.

Non, non, non ! La dette évidemment cela coûte. Je crois qu'il faut être tout à fait clair pour ceux et celles qui nous écoutent. D’abord parce que la dette, il faut la rembourser; ensuite parce que quand les taux d'intérêt remonteront, et un jour ils remonteront…

Vous en êtes convaincu ?

J’en suis tout à fait convaincu quand vous regardez la durée longue dont nous parlons. Quand les taux d'intérêt remonteront, si nous n'avons pas mieux maîtrisé nos déficits et nos dettes,  ce sera une vraie perte de liberté que nous aurons. C'est même une question de souveraineté qui se pose pour la France, parce qu'il vaut bien mieux dépenser sur l'éducation, sur la sécurité, sur la solidarité, sur tout ce qui fait les dépenses d'avenir que dépenser sur les intérêts de la dette.

Deux questions sur l'assurance-vie et sur l'immobilier. Assurance-vie, légère évolution pour redonner un tout petit peu de liberté aux épargnants. On aura le droit de faire évoluer son portefeuille d'assurance-vie en restant dans le giron de la même banque, du même assureur, du même gestionnaire. Pourquoi ne pas aller plus loin, François Villeroy de Galhau, et donner à cette assurance-vie la liberté qu'ont tous les autres produits aujourd'hui d'épargne ?

La liberté complète, ce qu'on appelle la transférabilité à tout moment d'un contrat d'assurance-vie…

Au bout d’un certain délai qui reste à définir, je peux changer d’assureur si j’en ai envie.

...d’un assureur vers un autre assureur, cela pose des problèmes assez sérieux. Pour l’ACPR que j'ai l'honneur de présider, cela ne paraît pas une bonne solution. L’ACPR au passage, c'est l'Autorité de contrôle prudentiel qui contrôle aussi les assureurs et qui veille à l'intérêt des assurés, justement. L'assurance-vie, c’est un produit long. En moyenne un contrat d'assurance-vie dure plus de 11 ans, 11 ans et demi. Et contrairement à ce qu'on croit, c'est un produit qui est en partie investi en actions. 10 % à peu près du fonds euros et 50 % des contrats en unités de compte. Ce qui veut dire qu'au total, quand vous regardez l'ensemble de l'assurance-vie, c'est un placement en actions très significatif à l'échelle de l'économie française. Le chiffre n’est pas très connu mais c'est un compte rond : à fin 2017, 333 milliards d'euros de l'assurance-vie étaient investis en actions.

Sur 1 700 milliards d'encours global.

Mais c'est un des pourvoyeurs les plus importants de capitaux de fonds propres pour les entreprises et les PME françaises. Si on disait que la portabilité est totale, cela voudrait dire que les fonds peuvent être retirés par les assurés à tout moment et donc que les assureurs doivent raccourcir beaucoup l'horizon de leurs placements et être davantage en produits liquides,  qui peuvent être cédés à tout moment. Cela aurait deux conséquences. La première conséquence  serait négative pour les assurés : si l'assurance-vie est investie en produits liquides plus courts, elle rapporte moins. Et donc le rendement de l'assurance-vie baisserait : il est en moyenne de 1,8 % aujourd'hui quand on regarde l'ensemble des contrats en France. On estime que si la part des liquidités devait augmenter de 5 % du total – ce n’est pas beaucoup - le rendement de l'assurance-vie baisserait de 0,2 %. Vous voyez que c'est assez significatif, au détriment des assurés. L'autre inconvénient est pour l'économie française. C'est que si on avait moins encore qu'aujourd'hui d’investissement de l'assurance-vie en actions, ce ne serait pas une bonne nouvelle pour le développement de nos entreprises. Mais il faut faire des progrès et je crois que ce qui est en train d'être regardé par le Parlement va dans le très bon sens : c'est-à-dire qu'il faut davantage de transparence de la part des assureurs et il ne faut pas qu'un assureur puisse arbitrer de façon un peu opaque entre le rendement de ces différents contrats. Et à l’intérieur d'un même assureur, alors là il faut une portabilité beaucoup plus poussée et le Parlement est en train d'y travailler.

L’immobilier. On a vu alors avec beaucoup de surprise, je ne sais pas pour vous mais en tout cas pour nous, des taux sur les emprunts immobiliers repartir à la baisse de manière très, très légère. La Banque de France s’était émue des risques que pouvaient prendre les banques sur le long terme. On a maintenant en plus des durées d'endettement qui dépassent les trente ans. Comment est-ce que vous regardez ça François Villeroy de Galhau ?

D'abord, les taux bas pour les emprunteurs immobiliers ont au moins un aspect tout à fait positif. Ils montrent que notre politique monétaire de taux d'intérêt favorable est bien transmise vers les acteurs réels de l'économie que sont les ménages, les entreprises, les PME. Cela, c'est une bonne nouvelle pour l'économie française. Comme toute bonne nouvelle, il faut se garder de ses excès et nous sommes là pour veiller aux excès. Le rôle des pouvoirs publics, ce n'est pas de fixer le taux du crédit immobilier, ce n'est pas d'encadrer les volumes : cela,  c'était il y a quelques dizaines d'années, l'encadrement du crédit. C'est de regarder aujourd'hui comment réagir à la croissance forte du crédit. C'est une autre bonne nouvelle qui est liée aux taux bas : les crédits à l'économie française croissent fortement à 6 % par an aujourd'hui, beaucoup plus vite que la taille de l'économie, et croissent peut-être trop fortement. Par rapport à cela, nous avons un instrument. Alors je m'excuse, je vais employer un terme technique mais nous sommes sur BFM Business : c'est le coussin contracyclique. Le coussin contracyclique consiste à demander aux banques, quand le crédit augmente fortement, de mettre des réserves de côté, d'augmenter peut-être temporairement leur capital pour faire face à un risque de retournement du crédit. En effet,  quand le crédit augmente très rapidement à un moment, il y a un risque d'autant plus fort -  l'expérience le prouve – qu’à un moment il freine trop brutalement. Nous avons déjà utilisé une fois ce coussin contracyclique en juin de l'année dernière. Nous regardons sérieusement s'il ne faut pas l'augmenter. C'est une décision qui relève du Haut Conseil de stabilité financière présidé par le ministre des Finances mais dont je suis le rapporteur.

Ça veut dire que les banques sont en train de prendre trop de risques en ce moment, François Villeroy de Galhau. Réponse courte.

Non, cela ne veut pas nécessairement dire qu'elles prennent trop de risques. Cela,  nous le regardons très précisément avec l’ACPR, l'Autorité de contrôle prudentiel. Mais le risque de cycle du crédit - une augmentation très forte aujourd'hui suivie d'un ralentissement trop brutal demain- a aujourd'hui augmenté. Pour l'éviter, nous avons un instrument nouveau qui est ce coussin contracyclique.

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InterviewFrançois VILLEROY DE GALHAU, Gouverneur de la Banque de France
« La France résiste mieux au ralentissement mondial que ses partenaires » - BFM Business.
  • Publié le 08/03/2019
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