Le PIB potentiel est une estimation de la production maximale d'une économie sans tensions sur les facteurs de production et, in fine, sans pressions inflationnistes. Ces pressions surviennent si, par exemple, la demande de biens et services adressée aux entreprises est trop importante par rapport à leurs capacités de production, ce qui peut les encourager à augmenter leurs prix. Cet effet peut être renforcé si les entreprises cherchent à embaucher de nouveaux salariés alors que le marché du travail est déjà tendu, car cela peut induire une hausse des salaires qui serait ensuite répercutée dans les prix à la consommation, en particulier dans le secteur des services.
La croissance potentielle correspond, quant à elle, à la croissance du PIB potentiel. Le lien avec l’inflation explique pourquoi les banques centrales s’intéressent à cette variable : l’écart entre le PIB et le PIB potentiel, appelé « écart de production », est un indicateur avancé de possibles tensions inflationnistes ou déflationnistes intérieures.
Par nature inobservable, le PIB potentiel doit être estimé. Pour cela, différentes approches peuvent être utilisées. Le plus souvent, il est construit en postulant une « fonction de production » reliant le PIB aux facteurs de production, à savoir le stock de capital productif (outils de production), le nombre total d’heures travaillées et la productivité de ces facteurs. Ce dernier terme reflète l’efficacité avec laquelle sont utilisés le capital et le travail. La productivité croît notamment avec le progrès technique, les compétences des travailleurs, l’amélioration de l’organisation du travail, ou la qualité des infrastructures.
Le PIB potentiel est obtenu en appliquant la fonction de production au stock de capital (alimenté par l’investissement productif et réduit des équipements obsolescents), au nombre total d’heures travaillées corrigé des fluctuations dues au cycle d’affaires et aux gains tendanciels de productivité. Pour extraire les trajectoires « potentielles » des heures travaillées et de la productivité, on utilise des filtres statistiques capables de décomposer une série temporelle en une composante tendancielle (qui constitue par définition son niveau potentiel) et une composante cyclique. En revanche, le stock de capital, qui s’apparente naturellement à une variable tendancielle dans la mesure où il reflète l’accumulation des investissements passés, entre directement sans filtrage dans la fonction de production.
La Banque de France n’applique de fonction de production que pour l’estimation de la valeur ajoutée potentielle des branches marchandes de l’économie française. Le niveau potentiel de la part non marchande du PIB, qui inclut la valeur ajoutée des services non marchands (éducation, santé, administration publique, etc.) ainsi que les taxes sur les produits (TVA, carburants, tabac, etc.), est traité séparément. Les composantes marchandes et non marchandes potentielles sont ensuite agrégées pour former le PIB potentiel.
De légères pertes durables en niveau, mais un rythme de croissance pré-Covid retrouvé
Depuis quelques années, le PIB potentiel français est estimé en léger retrait par rapport à sa trajectoire pré-Covid. Alors que son taux de croissance serait sensiblement similaire à celui qui aurait vraisemblablement prévalu sans l’épisode Covid, la trajectoire post-Covid reste dans l’ensemble inférieure, d’environ 0,7 %, à celle correspondant au prolongement de sa tendance pré-Covid (cf. graphique 1). L’essentiel de cet écart (0,5 point) proviendrait de la part non marchande du PIB potentiel.
Le solde de l’écart (0,2 point) correspondrait à la contribution des branches marchandes. Cette modeste baisse peut s’expliquer par deux phénomènes jouant en sens opposés : d’un côté, une hausse marquée de la population active et de l’emploi marchand depuis 2022, qui aurait augmenté le niveau du travail potentiel marchand d’environ 2,6 % par rapport à sa tendance pré-Covid. De l’autre, une baisse de la productivité potentielle marchande de 2,7 % (cf. tableau 1), elle-même en partie liée au dynamisme de l’emploi (cf. Garnier et Zuber, 2023). En effet, en plus de l’embauche massive de nouveaux apprentis observée depuis 2020, les nouveaux emplois auraient bénéficié à des personnes parfois éloignées du marché du travail ou peu qualifiées. La création de nouveaux emplois, en moyenne moins productifs que les emplois préexistants, aurait ainsi pesé sur la productivité agrégée des branches marchandes par un effet de composition de la main d’œuvre.
Les autres facteurs à l’origine de la baisse durable de productivité marchande incluent les séquelles des périodes de confinement (qui ont notamment freiné l’innovation, le dynamisme des entreprises ou l’acquisition de compétences pendant des périodes prolongées). Enfin, notre analyse fait apparaître un résidu inexpliqué de 0,3 point. Celui-ci pourrait résulter de la hausse de la part des activités intensives en main d’œuvre, donc à faible productivité, dans l’activité économique, ou encore de l’augmentation du nombre d’emplois non-salariés à faible durée du travail.
Tableau 1 : causes de la baisse de productivité potentielle marchande