Peut-on se fier à sa propre incertitude ?
Les quatre enquêtes auprès des ménages et des prévisionnistes professionnels que nous utilisons demandent non seulement la prévision d’inflation, mais aussi une distribution de probabilités associées à différents scénarios d'inflation. Ces « prévisions de densité » permettent de mesurer l'incertitude subjective de chaque répondant. Concrètement, un individu qui pense que son scénario central a 100% de chances de se réaliser est qualifié de certain alors qu’un individu attribuant une probabilité identique à tous les scénarios est très incertain.
Lorsqu'un individu déclare une incertitude élevée, est-il réellement moins précis ? Autrement dit, l'incertitude subjective prédit-elle l'erreur de prévision ? Si oui, cela signifie que l'agent a conscience de la qualité de son propre signal. À l’inverse, lorsqu’un individu déclare une incertitude faible, peut-il être biaisé par un excès de confiance ?
Pour y répondre, nous exploitons quatre enquêtes : le Survey of Professional Forecasters de la BCE (EA SPF) et de la Fed de Philadelphie (US SPF) pour les prévisionnistes professionnels, et le Consumer Expectations Survey de la BCE (EA CES) et le Survey of Consumer Expectations de la Fed de New York (US SCE) pour les ménages. En tout, ce sont près d'un million d'observations individuelles.
Un résultat fort pour les ménages, absent chez les professionnels
Dans une première étape, toutes enquêtes confondues, nous montrons que les répondants qui déclarent en moyenne plus d'incertitude font de plus grandes erreurs de prévision. Ce résultat paraît intuitif.
Mais la réalité est en fait plus complexe. En comparant des individus différents, on mélange des causes très distinctes d’erreur (voir Billet n°285) : certains prévisionnistes font systématiquement des erreurs de prévision plus grandes quel que soit le contexte économique et sont plus incertains que d'autres ; et lors de chocs macroéconomiques d’ampleur importante, tout le monde devient simultanément moins précis et plus hésitant (les erreurs sont plus grandes en période de récession, voir Dovern et Jannsen, 2017, et Ducoudré et al, 2020). Pour distinguer l'information individuelle du signal macroéconomique, nous introduisons des effets fixes individu et temps dans nos régressions.
La divergence entre ménages et professionnels devient notable. Pour les professionnels, le lien entre incertitude subjective et erreur de prévision disparaît entièrement une fois les effets fixes inclus. Leur incertitude ne reflète pas un doute sur la qualité de leur prévision : elle reflète simplement qui ils sont (leur niveau de compétence) et la période (la volatilité macroéconomique du moment).
Pour les ménages, en revanche, le lien reste positif, fort et significatif dans les deux enquêtes. Quand un ménage donné exprime plus d'incertitude que d'habitude, et plus que ses pairs ce mois-là, il commet effectivement une erreur plus grande que ne le laisseraient prévoir ses caractéristiques et le contexte macroéconomique. L'incertitude subjective des ménages contient donc une information individuelle réelle sur la précision de leur prévision. Ce résultat contraste avec ce qu'on observe pour les entreprises, dont les anticipations sont mieux calibrées (voir Billet n°407). Il y a un lien positif et significatif entre erreur de prévision et incertitude pour tous les sous-groupes démographiques, quel que soit l'âge, le genre, le niveau de revenu ou d'éducation (Graphique 2).
Graphique 2 : Décomposition du lien par caractéristiques des ménages