Synthèse
Cette Lettre 2026 innove en articulant deux horizons de temps. Elle intervient à nouveau dans une incertitude exceptionnellement élevée : c’est cette fois le conflit au Moyen-Orient qui dicte l’urgence. Mais notre perspective économique ne peut se limiter à aller de crise en crise et cette Lettre allonge également l’horizon, en éclairant la performance de l’économie française depuis quinze ans et le début du temps des crises. Quel est l’état économique de la France face à ce nouveau monde ?
Dans un contexte de grande imprévisibilité sur la durée et l’ampleur du choc, il est sage de se préparer à chacun des trois scénarios publiés par la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque de France, et pas seulement au plus favorable. Il s’agit clairement d’un choc d’offre négatif, entraînant partout moins de croissance et plus d’inflation, et visible déjà sur les premières estimations de l’activité française pour le premier trimestre, et de la hausse des prix d’avril. Nos prévisions de mars restent valides : la France devrait garder une croissance ralentie mais positive ; l’inflation, après une poussée pouvant être sensible en 2026, reviendrait ensuite sous sa cible de 2 %.
Face à cette situation, la politique monétaire se doit d’être prudente mais vigilante : prête à agir sans hésitation pour empêcher la propagation de la hausse de l’énergie via des effets de second tour ; mais en ayant rassemblé assez de données sur ces risques de diffusion. Les soutiens budgétaires, souvent demandés, s’avèrent à l’expérience coûteux, dispersés, voire contre-productifs en alimentant la demande de pétrole et donc la hausse des prix. Des mesures éventuelles doivent donc être temporaires et extrêmement ciblées, particulièrement en France qui n’a pas de marge budgétaire et doit impérativement réduire son déficit public. La meilleure réponse à la crise actuelle, c’est l’accélération de la transition énergétique qui réduira notre dépendance aux produits pétroliers et au Moyen-Orient. C’est plus généralement l’agenda de souveraineté économique et financière de l’Europe qui commence juste à être mis en œuvre à la suite des rapports Letta et Draghi.
Pour élargir l’horizon, cette Lettre 2026 vise également à fournir une photographie factuelle. Une quarantaine d’indicateurs, regroupés en cinq chapitres, situent l’économie française dans le temps depuis 2010, début avec la crise financière européenne d’une succession de chocs difficiles. Les graphiques la positionnent aussi dans l’espace au regard des autres pays européens comparables ; la performance comparée est évidemment la plus significative.
Globalement sur quinze ans, la France affiche une performance intermédiaire, souvent proche de la moyenne de la zone euro, elle-même en retrait significatif par rapport aux États-Unis : la croissance française annuelle est ainsi de 1,1 % en moyenne, contre 1,2 % en zone euro, mais 2,3 % aux États-Unis. La démographie française ayant été nettement plus dynamique, le PIB par habitant y augmente moins. Le pouvoir d’achat des ménages a quant à lui progressé autant que dans l’ensemble de la zone euro, à 0,7 % par an. Ce résultat tient en bonne partie à des transferts budgétaires et sociaux qui ont contribué à la dégradation des finances publiques. La France a désormais les dépenses publiques et le déficit quasiment les plus élevés de la zone euro, et sa dette publique a depuis 2010 augmenté de presque 30 points de PIB contre une quasi-stabilité en Europe.
À l’inverse, la France a nettement redressé sa performance sur ce qui était son précédent point noir, l’emploi. Le taux de chômage a baissé, et le taux d’emploi s’est amélioré – en particulier pour les seniors – tout en restant inférieur à la moyenne européenne.
L’inflation a été en moyenne en France de 1,9 % depuis 2010, une des plus faibles de la zone euro. Ce bon résultat a permis de concilier protection du pouvoir d’achat et gain de compétitivité-coût.
Si on regarde plus en détail la situation des entreprises et des ménages, la France a, au regard de mauvaises finances publiques, de bonnes finances privées. Elle a de bonnes performances sur la santé et la décarbonation, moins bonnes sur l’éducation et la recherche-développement privée. Elle a amélioré sa compétitivité, mais sans parvenir encore à redresser durablement ses comptes extérieurs.
Les pays d’Europe du Nord, et en particulier les Pays-Bas, la Suède et le Danemark, apparaissent en Europe comme les plus performants globalement. L’image d’ensemble de notre économie est quant à elle celle d’atouts réels, mais d’un jeu collectif à renforcer. Pour cela, il s’agit d’améliorer trois réglages :
- D’abord, la part des administrations publiques (État, mais aussi collectivités locales et protection sociale). Notre pays peut garder un modèle social proche de ses voisins, tout en améliorant nettement l’efficacité de ses dépenses publiques. Mais tant que nous n’aurons pas au moins stabilisé les dépenses totales en volume, nous ne devons plus rêver de baisses d’impôts non financées.
- Ensuite, la place des générations futures. La France doit cesser de toujours leur transférer des déficits, et la charge de la dette et des retraites. La jeunesse voit en outre comme partout s’accumuler d’autres difficultés : crise du logement, changement climatique, etc. Si notre pays poursuit des choix gérontocratiques, il ne pourra pas bien préparer l’avenir.
- Enfin, le volume global de travail et surtout sa qualité. La France peut croître plus si collectivement elle travaille plus, notamment par l’emploi des seniors, et davantage encore si elle travaille mieux. Retrouver de meilleurs gains de productivité passe par un défi qualitatif en termes de recherche/innovation, et de compétences professionnelles.
Pour le dire simplement, la France avec l’Europe a en main dans ce monde fragmenté beaucoup des cartes de son destin économique ; elle peut retrouver d’ici moins de dix ans, une croissance potentielle d’environ 1,5 % par an contre à peine plus de 1 % aujourd’hui, et cela changerait beaucoup de choses. Au-delà des multiples polémiques de l’instant, notre débat collectif ne peut que gagner à regarder davantage nos voisins, à étayer mieux les diagnostics, et à en déduire des caps de moyen terme poursuivis avec persévérance.