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InterventionInterview

RTL : « Nous estimons la croissance du T12020 à -6% ».

YVES CALVI 
                                   Bonjour François VILLEROY de GALHAU.
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                   Bonjour Yves CALVI.
 

YVES CALVI 
                                   Vous êtes gouverneur de la Banque de France, merci beaucoup de vous exprimer en exclusivité ce matin sur RTL. Nous démarrons en France notre quatrième semaine de confinement, avec un impact économique dont on nous dit qu'il sera sans précédent, mais pour lequel nous sommes pour l'instant dans le flou. Etes-vous en mesure ce matin de nous donner les premiers chiffres, notamment du fameux Produit intérieur brut, qui mesure finalement la production de richesses. Qu'en est-il pour le premier trimestre 2020 ?
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                 Nous venons de terminer la première enquête très précise sur l'économie française dans le confinement: nous avons regardé le mois de mars, et en particulier la quinzaine de confinement qui a commencé mi-mars. Nous avons interrogé pour cela des milliers d'entreprises et de PME, dans l'ensemble des secteurs, dans l'ensemble des régions. Donc c'est vraiment la photographie la plus précise que l'on peut faire. Quel est le résultat ? C'est que pendant le confinement, pendant cette deuxième quinzaine de mars, l'économie française a perdu environ un tiers, nous disons - 32 %,  de son niveau d'activité. Pour le dire à l'envers, l'économie française tourne aux 2/3  de sa vitesse habituelle.
 

YVES CALVI 
                                   Excusez-moi, mais ce chiffre est faramineux. Est-ce qu’on s'attendait à une pareille fuite de la richesse ?
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                   Personne ne s'attendait à cette grande épreuve qu’est le coronavirus, et à cette réponse indispensable qu’est le confinement pour gagner la bataille sanitaire.
 

YVES CALVI 
                                   Bien entendu François VILLEROY de GALHAU, mais pardonnez-moi, on  n'attendait pas la crise, je me permets de vous interrompre, mais vous-même qui êtes vraiment un observateur privilégié, pensiez-vous que ça allait être en quelque sorte aussi grave ?
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                   Sur cet ordre de grandeur, même si notre photographie est beaucoup plus précise, il rejoint des estimations qui ont été faites jusque-là. Alors - 1/3 pendant la quinzaine de confinement, si on rapporte cela à l'ensemble du premier trimestre, cela veut dire - 6% . Si on rapporte toujours la même quinzaine à l'ensemble de l'année, cela veut dire que chaque quinzaine de confinement nous coûte à peu près 1,5 %  de niveau de production,  de PIB annuel. 
Ce qui est intéressant aussi, Yves CALVI, dans notre enquête, c'est que nous avons vraiment regardé secteur par secteur, et je peux vous donner déjà des indications très précises. Du côté de l'industrie, les secteurs sont très inégalement affectés... Pour vous donner des exemples de secteurs qui tournent à peu près normalement, les industries agroalimentaires, heureusement, pour nourrir les Français, les industries pharmaceutiques. En sens inverse l'industrie automobile souffre beaucoup. Ou si on regarde du côté des services, les services dirigés vers les entreprises, comme l'informatique par exemple, fonctionnent pratiquement normalement. A l'opposé, malheureusement, on le sait, les cafés, restaurants, hôtels, sont presque totalement à l'arrêt. Ce qui est très important derrière cela, c'est tout l'effort qui est mobilisé pour aider l'ensemble des entreprises concernées, à l'arrêt ou ralenties, pour traverser ce choc et pour pouvoir repartir ensuite, on va en parler. 
 

YVES CALVI 
                                Bien entendu. Une question : la Banque de France a également réalisé son enquête mensuelle sur le climat des affaires, on imagine que le climat est morose et que tous les secteurs sont concernés. Que pouvez-vous nous dire sur cet indicateur de référence ? 
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU

                                   Les chiffres ici ne veulent pas dire grand-chose, parce que c'est une situation absolument sans précédent. Ce qui peut ressembler dans notre histoire lointaine c'est mai 68. Certains de vos auditeurs s'en souviennent peut-être, là on avait connu plusieurs semaines où l'économie française était en partie à l'arrêt. Et au deuxième trimestre 1968, je vous donne cette référence très ancienne, le PIB avait baissé de plus de 5 %. Vous voyez, cela se rapprochait du - 6 % que nous estimons pour T1. 
Sur le climat des affaires, il est évidemment morose, avec les variations entre secteurs que j'ai évoquées; mais les chefs d'entreprise que nous avons interrogés, s'attendent et c'est très logique, à un mois d'avril qui soit au moins aussi mauvais que la deuxième quinzaine de mars. Chaque quinzaine de confinement supplémentaire devrait ajouter ces effets à ceux que j'ai évoqués pour mars. Chaque quinzaine de confinement nous coûte environ 1,5 % de PIB annuel et nous coûte aussi un peu plus de 1 % de déficit public supplémentaire. Ce déficit , c'est la trace de la grande solidarité économique qui se met en place, heureusement, vers les entreprises. 
 

YVES CALVI 
                                Pardonnez-moi, mais il faudra que tout cela se paie à un moment ou un autre. 
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                  Oui, il faudra que tout cela se paie, mais je crois qu'aujourd'hui ce n'est pas le moment de compter dans la bataille…
 

YVES CALVI 
                                  Alors, il est très très rare d’entendre un gouverneur de la Banque de France tenir de pareils propos, ce qui…
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                  Je crois qu’aujourd'hui, Yves CALVI, vous avez tout à fait raison, c'est une période exceptionnelle. Dans la bataille sanitaire, on ne compte pas pour sauver les vies, dans la bataille économique qui vient derrière, aujourd'hui on ne compte pas pour sauver les entreprises, les emplois et les revenus des salariés. Mais bien sûr, ceci ne pourra pas durer éternellement, et nous souhaitons tous qu'on aille vers une sortie progressive du confinement, mais ça,  ça dépendra de ce que nous diront les pouvoirs publics et les autorités sanitaires.
 

YVES CALVI 
                                  Mais le président de la République a donné le ton, pardonnez-moi François VILLEROY de GALHAU, c'est la fameuse formule « quoi qu'il en coûte ». Donc nous sommes en ce moment dans la période « quoiqu'il en coûte ».
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                   Oui, ce « quoi qu'il en coûte aujourd'hui », c'est l'urgence de l'action. Il y a aujourd'hui, ce qui est assez rare, un consensus de tous les économistes, dans tous les pays, et de la part de tous les gouvernements, sur ce qu'il faut faire,: c'est-à-dire procurer un bouclier de trésorerie quasi illimité, au maximum d'entreprises, y compris les PME et TPE. Ensuite, il faudra progressivement pouvoir reprendre davantage le travail, il faudra que la croissance s'accélère: la croissance française sera fortement négative en 2020, nous le savons déjà, mais elle devrait être positive en 2021, avec un rebond. C'est aussi un sens de cette solidarité économique: non seulement aujourd'hui nous aidons les entrepreneurs et leurs salariés, c'est la grande mobilisation des pouvoirs publics, mais c’est aussi notre intérêt, parce que nous serons en situation de repartir plus vite sur la croissance, une fois sortis du confinement.
 

YVES CALVI 
                                Alors, vous nous donnez des éléments d'appréciation très intéressants ce matin. J'ai une série, si je puis me permettre, de petites questions de vie quotidienne auxquelles j'aimerais qu'on puisse apporter des réponses assez rapides, pour qu'on en prenne un grand nombre.
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                   Bien sûr.
 

YVES CALVI 
                                   Les Français confinés consomment-t-ils différemment en ce moment, François VILLEROY de GALHAU ? 
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                   C'est une question dont nous n'avons pas encore totalement la réponse, mais d'abord, les Français consomment moins, bien sûr; et ils consomment davantage de produits alimentaires et de produits essentiels pour la vie quotidienne, et davantage via le commerce à distance.  Globalement, ils consomment environ 1/3 en moins. On retrouve le chiffre que je vous donnais.
 

YVES CALVI 
                                   Un risque d'endettement des ménages nous menace-t-il ? 
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                   Ce que nous voyons sur l'évolution de la dette, c'est d'abord la dette publique qui va augmenter, parce qu'il y a un très gros effort de solidarité nationale au profit des entreprises et de leurs salariés, et c'est normal. Pour vous citer un exemple, la France a maintenant le dispositif de chômage technique le plus généreux d'Europe, et c'est une bonne chose. Si je regarde les Etats-Unis, qui n'ont pas ce chômage technique, les Etats-Unis ont eu 10 millions de chômeurs supplémentaires en quinze jours. Heureusement, le modèle social européen est là et fonctionne, mais cela donne de la dette publique: à l'avenir il faudra une gestion budgétaire sérieuse pour pouvoir amortir cette dette publique dans la durée. 
Sur les dettes des entreprises, elles vont augmenter. Sur la situation des ménages, dans l'ensemble elle est relativement plus favorable, parce que les revenus des ménages sont globalement bien préservés. Cela ne veut pas dire qu'il n’y ait pas des ménages aujourd'hui en difficulté, qui aient  encore plus de mal que d'habitude sur leurs fins de mois. La Banque de France reste d'ailleurs mobilisée sur les situations de surendettement: nous continuons à travailler à distance, nous avons tenu au mois de mars une centaine de commissions de surendettement dans les départements à distance, qui ont traité le cas de 12 000 familles.

YVES CALVI 
                                  Alors, en revanche, je crois que vous avez observé une chute spectaculaire des retraits d'argent aux distributeurs. Vous me le confirmez ?
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                  Absolument. C'était une crainte, vous vous souvenez, au début du confinement : est-ce que l'argent va manquer dans les distributeurs ? Non, et je le redis très clairement ce matin, grâce là aussi au travail notamment des salariés de la Banque de France dans les caisses:  les distributeurs sont correctement alimentés partout, et il n'y a aucun risque de pénurie. Nous voyons même une tendance à la baisse assez forte, entre 40 et 50 % de retraits en moins aux distributeurs, c'est d'ailleurs logique avec le confinement. 
 

YVES CALVI 
                                  Qu'est ce qui explique cet abandon de l'argent liquide, selon vous ?
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                  Ce n'est pas un abandon, mais quand les personnes sont chez elles, évidemment elles sortent moins, on le disait tout à l'heure elles consomment moins sur les points de vente,  et elles utilisent moins de billets.
 

YVES CALVI 
                                   Et est-ce que des mesures ont été prises pour laver ou désinfecter les billets ? 
 

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU
                                   Nous avons étudié sérieusement, nous Banque de France avec les autres banques centrales en Europe: il n'y a aucun signe aujourd'hui que les billets présentent des risques particuliers face au coronavirus. Ce sont des risques beaucoup moins forts que beaucoup d'objets dont on a parlé , donc on peut utiliser normalement ses billets. Bien sûr il faut les gestes barrières, dont se laver les mains.

YVES CALVI 
                                  François VILLEROY de GALHAU, est-ce que cette crise pèse aussi sur l'état, je dirais l'état général de nos banques françaises ?

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU

                                   Les banques françaises sont solides, beaucoup plus solides encore qu'il y a 10 ans, lors de la grande crise financière. Ce n'est pas un hasard, parce que nous avions du côté des autorités publiques et des banques centrales, pris des règles de renforcement très importantes de leur sécurité: leurs fonds propres et leur trésorerie. Et donc les banques sont aujourd'hui mobilisées, sont en état de bataille, si j'ose dire, pour faire arriver aux entreprises toutes les liquidités que nous avons dégagées, nous à la Banque centrale européenne. Cela prend notamment la forme de ces prêts garantis par l'Etat, dont vous avez parlé, et qui démarrent extrêmement fort. Il y a eu 130 000 entreprises qui ont demandé déjà ces prêts aux entreprises, ces prêts garantis par l’Etat, ce qu'on appelle les PGE, et nous les surveillons à travers la Médiation du crédit qui elle-même est très mobilisée. 
 

YVES CALVI 

                           Alors je crois que vous vouliez demander ce matin, et ça paraît logique, et en même temps très important, à nos entreprises et en particulier à nos patrons, de faire preuve de civisme, voire de patriotisme économique, et de régler les factures, notamment aux fournisseurs.

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU

                                   Je crois que nous faisons tous preuve de patriotisme et de solidarité dans cette grande épreuve qui s'abat sur notre pays, comme d'ailleurs sur l'ensemble de la planète. Et moi je trouve, si vous me permettez de le dire, que les Français sont formidables dans cette bataille. J’ai été très touché par les témoignages de solidarité que l’on vient d'entendre à l'antenne. Chacun a sa place: il y a bien sûr nos soignants, il y a ceux qui sont confinés chez eux, il y a ceux qui travaillent dans des bonnes conditions de sécurité. Les Français font vraiment preuve d'un effort collectif qui est difficile, mais qui doit être fortement salué. 
Les entrepreneurs eux-mêmes vivent une situation difficile, ils sont angoissés bien sûr. Mais il est très important, d'abord qu’ils viennent utiliser tous les mécanismes publics, dont les prêts garantis par l'Etat et le chômage technique dont on a parlé. La France a mis en place un dispositif de soutien à ses entreprises qui est un des meilleurs d'Europe. Et puis, il y a le civisme dont vous parliez: ce n'est évidemment pas le moment d'essayer de s'en sortir tout seul, de penser qu'on va optimiser sa trésorerie au détriment de ses fournisseurs, et donc allonger ses délais de paiements. Nous avons mis en place un comité de crise, qui est coprésidé par le Médiateur du crédit de la Banque de France. La mise en place de ce Comité et de cette surveillance a heureusement plutôt amélioré les choses depuis 15 jours. S'il y a des entreprises qui se comportent très bien, nous les citerons; s'il y en a d'autres qui pensent avoir un comportement égoïste et s'en sortir tous seuls dans cette bataille, ce qui serait une erreur très grave, nous dirons leur nom publiquement. 
 

YVES CALVI 

                                 Merci infiniment pour toutes ces informations très précises que vous nous donnez ce matin. Je vous en demande une dernière, et s'il vous plaît très rapide réaction : on vient d'apprendre que les ministres européens des Finances ne sont pas parvenus à s'entendre après une nuit de discussions, sur une réponse économique, commune, face au coronavirus. Quelle est la réaction du gouverneur de notre Banque de France ?

FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU

                                  Un mot très rapide sur la solidarité économique européenne: bien sûr, on pourrait faire plus, mais le verre est quand même aux ¾ plein, il y a tout ce que nous avons fait, nous Banques centrale européenne, et ce sont des montants beaucoup beaucoup plus importants au profit des entreprises que ce qui a été discuté cette nuit à Bruxelles. Et même à Bruxelles, il y a eu déjà des progrès - je ne rentre pas dans les détails- sur ce que vont faire le mécanisme européen de stabilité, la Banque européenne d'investissement, la Commission. Il semble qu'ils n'aient pas réussi à se mettre d'accord dans la dernière ligne droite sur le texte du communiqué et sur un des mécanismes. Donc il faut que l'Europe fasse plus, mais voyons déjà le verre aux ¾ plein: l'Europe fait beaucoup dans la solidarité financière. L'Europe devra aussi faire beaucoup dans la reconstruction ensuite : je pense que nous aurons besoin de grands programmes d'investissements pour encourager la reprise et pour retrouver nos priorités de long terme, comme la lutte contre le changement climatique.

YVES CALVI 

                                  Vous voulez ce matin rester optimiste, merci beaucoup François VILLEROY de GALHAU. Néanmoins, vous venez d'annoncer sur RTL que le Produit intérieur brut français avait plongé d'environ 6 % au premier trimestre et que pendant les 15 premiers jours de confinement on observait une baisse de l'économie française qui a perdu 30 %. Merci beaucoup d'avoir pris la parole avec nous. 08:32:44. FIN

 "Interview réalisée par Yves Calvi "
 
 
 

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InterviewFrançois VILLEROY DE GALHAU, Gouverneur de la Banque de France
RTL : « Nous estimons la croissance du T12020 à -6% ».
  • Publié le 08/04/2020
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