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Le Parisien : « Le choc de la guerre en Ukraine est moins lourd que celui du Covid »

EXCLUSIF. Dans un entretien au Parisien-Aujourd’hui en France, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, précise les deux scénarios pour la croissance française en 2022 en fonction de l’impact de la guerre en Ukraine sur les prix du pétrole.

Le gouverneur de la banque centrale française nous a reçus ce vendredi dans son bureau pour détailler les nouvelles prévisions de croissance intégrant les conséquences de la crise ukrainienne. Face à ce « choc économique négatif », les chiffres de la Banque de France, dont son patron tient à rappeler la totale indépendance, sont rassurants : 2,8 % de croissance dans le scénario « dégradé », une inflation à moins de 2 % d’ici 2024, une consommation qui reste soutenue et une économie qui continue à créer des emplois.

Pour ne pas trop peser sur les finances publiques, les mesures de soutien devront rester « ciblées et temporaires » , alerte François Villeroy de Galhau, qui appelle l’État à « se donner un cap sur dix ans pour se désendetter ».

Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine sur l’économie française ?

C’est d’abord un drame humain auxquels nous sommes tous sensibles. Mais c’est un choc économique négatif, même s’il est au moins cinq fois plus fort pour la Russie, que pour l’Europe et la France. C’est moins de croissance et plus d’inflation, mais dans des proportions incertaines : face à l’incertitude, nous publions deux scénarios de prévisions économiques, ce qui est inédit.

 

Quels sont-ils ?
La différence principale entre les deux, c’est le prix du gaz et du pétrole. Dans le scénario modéré, avec un prix du baril proche de 100 dollars jusqu’en avril, puis qui baisserait ensuite progressivement, nous aurions une croissance à 3,4 % en 2022. Dans le second scénario, dégradé, avec un baril à 125 dollars jusqu’à fin 2024, nous serions à 2,8 % cette année. Sans la guerre, nous aurions eu une très bonne croissance en 2022, à 3,9 %, au-dessus de nos dernières prévisions à 3,6 %, car Omicron n’a pratiquement pas pesé sur l’activité. En résumé, selon les deux scénarios, nous perdrions un demi-point ou un point de croissance sur l’année. Mais dans tous les cas de figure, jusqu’en 2024, la croissance restera positive, sans récession.


2,8 % de croissance dans le pire des cas, n’est-ce pas optimiste ?
La moyenne annuelle en 2022 bénéficie de « l’acquis de croissance » avant l’invasion de l’Ukraine ; et on pourrait encore imaginer d’autres scénarios plus dégradés. Ceci dit, la Banque de France n’a pas à être optimiste ou pessimiste, mais surtout indépendante ! Le choc est objectivement moins lourd que celui du Covid. Rappelez-vous, en avril 2020, nous avions dit qu’il y avait une baisse de 30 % de l’activité économique française qui, heureusement, a été très courte. Le choc est cette fois moins fort, mais il pourrait avoir plus de conséquences dans la durée.


Et s’il y a un embargo sur les hydrocarbures russes ?
C’est plus difficile à chiffrer, mais la perte serait nettement plus significative. Nous sommes cependant moins dépendants du gaz russe que nos voisins européens.


L’inflation va-t-elle encore augmenter ?
La poussée de l’inflation était déjà assez forte, et les Français le ressentent. Elle aurait dû baisser, mais nous allons désormais rester plusieurs mois à un niveau élevé. Cependant, dans les deux scénarios, l’inflation redescendrait sous les 2 % d’ici 2024, et resterait nettement en dessous de la moyenne européenne : la Banque de France et la Banque centrale européenne sont clairement engagées pour la stabilité des prix.


La consommation française, moteur de notre économie, va-t-elle baisser ?
Elle est portée aujourd’hui par la lancée d’une très bonne année 2021, où le pouvoir d’achat, en moyenne, a augmenté de 2 %. Et certains ménages ont commencé à piocher dans leur « épargne Covid », que nous évaluons à 175 milliards d’euros. Nous prévoyons donc que la hausse de la consommation sera freinée, mais qu’elle resterait d’au moins 4 % cette année.


Mais il y aura des conséquences sur le pouvoir d’achat…
Nous ne donnons pas de chiffres, car il y a des aléas, dont ce que va décider le gouvernement dans son plan de résilience. On peut s’attendre à une baisse modérée du pouvoir d’achat en 2022, qui n’annulerait pas la forte hausse de 2021.


Quels secteurs sont les plus exposés ?
Avec le Covid, ce sont les services qui avaient été touchés ; cette fois-ci, c’est plutôt l’industrie. Avant la guerre, elle avait déjà des difficultés d’approvisionnement, qui devaient progressivement se dissiper cette année. À court terme, nous n’allons malheureusement pas voir cette amélioration.

« Pour l’instant, c’est la Russie qui doit s’inquiéter pour son économie. Elle pourrait perdre près de 10 points de PIB et être en récession, tandis que la France et l’Europe resteront en croissance. »
François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France

L’emploi est sur une très bonne dynamique. Va-t-il subir un coup d’arrêt ?
Le marché de l’emploi va ralentir. Le choc ne va cependant pas l’inverser et le taux de chômage devrait rester plutôt bas.
Que risque-t-on des contre-mesures préparées par Poutine ?

Pour l’instant, c’est la Russie qui doit s’inquiéter pour son économie. Elle pourrait perdre près de 10 points de PIB et être en récession, tandis que la France et l’Europe resteront en croissance. En dehors des matières premières, la Russie est une économie assez marginale sur le plan des échanges. Quand on regarde l’ensemble des exportations de la zone euro vers la Russie, c’est 0,6 % du PIB. Et pour la France, c’est seulement 0,4 %.


Avec la guerre et des mesures comme celles annoncées ce samedi par le Premier ministre sur le carburant, la dette française va-t-elle s’aggraver ?
Cette crise ralentit la croissance et donc diminue un peu les recettes, alors que certaines dépenses vont augmenter. Forcément, cela veut dire un peu plus de déficit, au moins en 2022. Ce qui va être très important, c’est que cela reste ciblé et temporaire : la situation ne justifie pas un « quoi qu’il en coûte » général comme en 2020.


Nos finances publiques peuvent-elles supporter un nouvel effort ?
L’effet Ukraine sera bien moindre sur les finances publiques françaises que l’effet Covid. Mais une fois sortie de ce choc, la France, qui a le niveau de dépenses publiques le plus élevé d’Europe, doit se donner sur dix ans un cap pour réduire sa dette publique. Nous vivons dans un monde de menaces et d’aléas : crise financière de 2008, crise du Covid, aujourd’hui crise ukrainienne… Il est crucial, quand les choses vont mieux, de reconstituer nos marges de manœuvre et de se désendetter.


Mais quand les choses vont moins bien, c’est plus compliqué…
Dans une crise comme celle-ci, il faut combiner la mobilisation de court terme et un plan de long terme. Prenez l’énergie : à court terme, certains pays risquent de devoir remplacer le gaz russe par du pétrole et du charbon, plus polluants. En revanche, à moyen terme, nous devons investir dans les énergies renouvelables ou le nucléaire pour avoir une souveraineté énergétique et réussir la transition climatique. On doit travailler sur ces deux horizons.


La retraite à 65 ans proposée par Emmanuel Macron, c’est un bon signal ?
La Banque de France ne se prononce pas sur des propositions spécifiques, a fortiori en campagne électorale. Je me permets juste un vœu pour le débat démocratique en cours : les urgences du court terme, lourdes, ne doivent pas nous empêcher de voir les enjeux du long terme.

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InterviewFrançois VILLEROY DE GALHAU, Gouverneur de la Banque de France
Le Parisien : « Le choc de la guerre en Ukraine est moins lourd que celui du Covid »
  • Publié le 14/03/2022
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