En 2008 – 2009, la carte judiciaire de la France a été profondément redessinée par la fusion de tribunaux. Comme d’autres pays européens (Italie, Pays-Bas, etc.), la France cherchait alors à moderniser sa justice commerciale, à réduire ses coûts et à améliorer la qualité des décisions rendues.
Dans le cas spécifique des tribunaux de commerce, leur nombre sur le territoire métropolitain est passé de 185 à 134. Certains ont été fusionnés avec des tribunaux du même département, alors que d’autres ont été créés. Le choix des fusions n’était pas fondé sur la performance des tribunaux : les plus petits ont été fermés presque mécaniquement, et leurs compétences transférées à de plus grands. Cette réforme a suscité de nombreuses inquiétudes : éloignement géographique des justiciables, surcharge des tribunaux absorbants avec, in fine, un risque de dégradation de la justice commerciale.
Les tribunaux de commerce français sont des juridictions particulières : ils sont composés de juges non professionnels, élus parmi les chefs d’entreprise, bénévoles siégeant à temps partiel. Cette composition, très ancrée localement, peut occasionner des biais décisionnels (du fait du manque d’anonymat, de la proximité entre les juges élus et les dirigeants d’entreprises qui les élisent, et de la pression sociale locale pour éviter les fermetures d’établissements). Elle présente toutefois l’avantage d’une bonne connaissance par les juges du contexte local. Dans les procédures collectives, le tribunal décide s’il faut liquider l’entreprise ou tenter de la restructurer (graphique 1). Epaulard and Zapha (2022) avaient notamment montré que le tribunal joue un rôle majeur dans le choix de la procédure, impactant ainsi fortement la survie de l’entreprise.
Deux erreurs de jugement sont possibles : (1) tenter de sauver une entreprise qui a peu ou pas de chance de survivre – ce que les économistes nomment le « biais de continuation » ; (2) liquider une entreprise qui aurait pu survivre – le « biais de liquidation ».
Epaulard and Zapha (2025)évaluent l’impact de la réforme de 2009 sur l’efficacité des tribunaux dans le traitement des entreprises en difficulté et plus précisément sur les biais de continuation et de liquidation. L’impact de la réforme sur les autres champs d’intervention de la justice commerciale (notamment le traitement des différends entre entreprises) n’est pas étudié ici.
L’analyse repose sur un échantillon quasi exhaustif de 600 000 procédures de faillite ouvertes en France entre 2000 et 2019, issues de la base FIBEN de la Banque de France. La méthode économétrique mise en œuvre est celle dite des « différences-de-différences », comparant l’évolution des jugements dans les zones où un tribunal a été absorbé ou en a absorbé un autre, à celle des zones restées inchangées. L’analyse tient compte des caractéristiques des entreprises (taille, secteur, conjoncture locale) et de la conjoncture économique (car la réforme a été appliquée en 2009 au moment de la crise financière).
La réforme a réduit le biais de continuation sans modifier le biais de liquidation
Les résultats sont clairs : la réforme a réduit le biais de continuation, c’est-à-dire la tendance à accorder une seconde chance à des entreprises non viables, sans accroître le biais de liquidation. En d’autres termes, les tribunaux issus de fusion se montrent plus stricts dans leur sélection : ils restructurent moins souvent, mais les restructurations réussissent mieux. Au total, après la réforme les chances de survie des entreprises réellement viables demeurent inchangées ou légèrement supérieures.
Graphique 2 : Impact de la réforme pour les entreprises des juridictions absorbées