Non-Technical Summary
Les banques jouent un rôle central dans la transition vers une économie bas carbone. Elles financent les investissements dans des technologies plus propres, mais elles sont également exposées à des pertes si les politiques climatiques, les évolutions technologiques ou les changements de préférences des consommateurs réduisent la valeur des activités fortement émettrices de carbone. Les autorités de supervision ont donc introduit des tests de résistance climatique afin d’évaluer la préparation des banques, d’améliorer les données et les modèles, et d’identifier les vulnérabilités. Bien que ces exercices aient été présentés comme des outils d’apprentissage plutôt que comme des mécanismes influençant directement les exigences de fonds propres, les informations qu’ils génèrent ainsi que l’attention prudentielle qu’ils suscitent peuvent néanmoins affecter les décisions de crédit.
L’article étudie le test de résistance climatique mené par la BCE en 2021-2022 et cherche à déterminer si les banques participantes ont modifié leur manière de tarifer et d’allouer les nouveaux prêts en fonction de l’intensité des émissions de gaz à effet de serre des emprunteurs. L’analyse combine plus de deux millions d’observations de nouveaux prêts provenant du registre AnaCrédit de l’Eurosystème avec une mesure de l’intensité des émissions au niveau des entreprises. Elle compare les banques significatives ayant participé à l’exercice de la BCE à des établissements plus petits n’y ayant pas participé, avant et après le test de résistance, tout en tenant compte de l’exercice pilote français antérieur et en contrôlant les différences entre banques, entreprises, produits de crédit et périodes.
Le principal résultat montre que la sensibilité moyenne des marges de crédit à l’intensité carbone varie très peu après le test de résistance. Pris isolément, cet effet quasi nul pourrait suggérer que l’exercice a eu une influence limitée. Toutefois, la décomposition développée dans l’étude révèle une image différente. Les banques soumises au test ne revalorisent pas systématiquement les relations banque-entreprise existantes. Elles s’ajustent principalement par deux canaux agissant dans des directions opposées mais cohérentes sur le plan économique. Premièrement, elles réallouent les nouveaux crédits au sein de leur clientèle existante en réduisant leur exposition aux entreprises les plus intensives en carbone. Deuxièmement, elles appliquent une tarification davantage sensible au carbone pour les relations entrant ou sortant de leur portefeuille. Pour les nouveaux emprunteurs, une hausse d’un écart-type de l’intensité carbone est associée à des marges de crédit supérieures d’environ 10 points de base. Ces effets sont plus marqués pour les entreprises les plus émettrices.
La figure illustre pourquoi le coefficient global est proche de zéro. La contribution négative liée à la réallocation du crédit entre emprunteurs existants est largement compensée par la contribution positive de la tarification à l’entrée et à la sortie des relations, tandis que la revalorisation des relations existantes et les changements dans la composition des emprunteurs jouent un rôle mineur. Les spécifications tenant compte des différences de calendrier entre l’exercice français et celui de la BCE produisent des estimations plus modérées, mais continuent d’identifier la tarification à l’entrée et à la sortie comme principal canal d’ajustement. Parmi les banques significatives, la participation au module « bottom-up » le plus exigeant ne génère pas de réaction sensiblement plus forte que la participation aux modules plus légers.
Dans l’ensemble, les résultats suggèrent que les tests de résistance climatique peuvent influencer le comportement des banques même en l’absence d’une surcharge explicite de capital pour les activités « brunes ». Leur effet principal n’est pas une augmentation uniforme du coût de financement pour toutes les entreprises fortement émettrices, mais plutôt une réallocation progressive des portefeuilles de crédit combinée à une tarification plus sensible au risque aux marges des relations banque-entreprise. Cette configuration est cohérente avec un canal d’information et de supervision : l’exercice rend le risque de transition plus saillant et incite les banques à reconsidérer les entreprises qu’elles financent. Les résultats doivent toutefois être interprétés avec prudence, car les émissions des entreprises sont estimées et non directement observées. Bien que d’autres mesures prudentielles liées au climat aient été introduites au cours de la même période, l’analyse contrôle rigoureusement ces politiques concomitantes. Un large éventail de tests de robustesse fondés sur des méthodes économétriques de pointe confirme les résultats principaux.
Pour les superviseurs, ces résultats impliquent que les tests de résistance devraient fournir des informations suffisamment granulaires pour influencer à la fois la tarification des prêts et l’allocation des portefeuilles, et que leurs effets ne devraient pas être évalués uniquement à partir des marges de crédit moyennes. L’article propose ainsi un cadre empirique clair permettant d’évaluer l’impact de la réglementation prudentielle à un niveau très fin.
Mots-clés : banques, tests de résistance climatique, risque de transition, registre de crédit, tarification des prêts, intensité carbone
Codes JEL : C23, E51, E58, G21, G28, G32, Q54