De la fin de la seconde guerre mondiale jusqu'au début des années 1980, six des sept récessions ayant eu lieu aux États-Unis ont été précédées d'une hausse du prix du pétrole (Hamilton, 1983). Ce fait stylisé a alimenté la recherche économique et conduit à intégrer le prix du pétrole aux modèles macroéconomiques pour mieux comprendre le cycle économique. Cependant, avec le fort repli du prix du pétrole au début des années 1980, la relation entre prix du pétrole et variables macroéconomiques s’est affaiblie, conduisant à revisiter le lien avec les agrégats macroéconomiques. Les mouvements importants du cours du pétrole au cours des décennies 2000s et 2010s, l’attention aux risques climatiques (risques physiques et de transition) et, plus récemment, la crise énergétique liée à l'invasion de l'Ukraine par la Russie ont relancé l'intérêt d'une meilleure compréhension de l'impact des prix des énergies sur l'économie.
Ce post de blog revient sur les principaux impacts économiques de variations du prix du pétrole, et plus largement les chocs de prix des ressources fossiles, sur les entreprises manufacturières en France (hors cokéfaction et raffinage). Il s’appuie sur une analyse empirique des données individuelles d’entreprises de la Banque de France, FIBEN (périmètre social), sur deux décennies (2000-2019, cf. Vinas,2025).
L’effet persistant de la hausse des cours du pétrole
En analysant séparément les hausses et les baisses de prix du pétrole, on constate que les hausses de prix se répercutent, à court et à moyen terme, sur les ratios financiers essentiels pour l’analyse financière, alors que les baisses n’ont pas d’effet significatif. Si l’impact différencié, entre hausse et baisse de prix du pétrole, est bien connu au niveau macroéconomique, par exemple sur la croissance du PIB (Hamilton(2003)), l’analyse détaillée au niveau microéconomique permet de comprendre la transmission de tels chocs au sein de l’industrie manufacturière, tout en tenant compte des chocs de demandes auxquels elles peuvent faire simultanément face.
Pour analyser l’impact de choc de prix du pétrole, l’étude empirique sous-jacente à ce blog pondère les chocs de prix du pétrole par la dépendance de l’entreprise aux matières premières. L’idée étant que les entreprises ont des dépendances directes et indirectes aux hydrocarbures en raison du processus de production de leurs intrants, c’est-à-dire des processus de production amont. À titre d’exemple, l’industrie agroalimentaire consomme des céréales en intrants, et la production céréalière est très consommatrice d'engrais, issus de l'ammoniac, lui-même produit à partir de gaz naturel. L’usage d’hydrocarbure dans le processus de production amont crée donc des dépendances indirectes pour l’industrie manufacturière (ici l’agroalimentaire). Les chocs de prix du pétrole sont donc susceptibles d’affecter le prix des intrants non-fossiles (ici agricoles dans notre exemple, mais le même principe s’applique pour la production de minéraux). D’où l’importance de prendre en compte toutes les matières premières dans l’analyse d’impact de choc de prix des hydrocarbures : pour une même variation de prix du pétrole, les entreprises risquent d’être impactées à la fois de manière directe (hausse du prix de leur carburant par exemple) et indirecte (hausse du prix de leurs intrants qui dépendent des hydrocarbures).
Les résultats de l’analyse empirique montrent qu’une hausse de prix du pétrole (pondérée par la dépendance de l’entreprise aux matières premières) conduit à (i) une hausse du coût des intrants, (ii) une contraction de la valeur ajoutée par euro de chiffre d'affaires, (iii) une contraction de la marge brute d'exploitation, (iv) une contraction de la productivité du travail et (v) une hausse de la probabilité de défaut (cf. Graphique 1). En revanche, les baisses de prix du pétrole n'ont pas d'effet significatif.
Les baisses de prix n'ayant pas d'effet significatif, les hausses de prix du pétrole donnent lieu à des effets persistants à moyen terme. La dégradation des ratios financiers dure entre deux et trois ans suivant le ratio financier considéré (cf. graphique 2).
Cette analyse sur la période 2000-2019 montre des effets limités sur l’emploi et les salaires. Ceci pourrait toutefois être approfondi dans de futurs travaux, d’une part en examinant la période de la crise énergétique pour analyser en quelle mesure le comportement des entreprises a pu varier suivant le contexte (Lafrogne-Joussier, Martin, and Mejean (2023)), d’autre part, en considérant d’autres économies avec des marchés de l’emploi plus flexibles.
G2 Dégradation à court et moyen terme des ratios financiers dans l’industrie manufacturière (productivité et la probabilité de défaut) suite à une hausse du prix du pétrole