Toutefois, rien ne garantit qu’un gain d’apprentissage faible se maintiendra dans la durée. Si ce faible gain n’est pas fondé sur un engagement de longue date en faveur de la stabilité des prix, ou si les entreprises et les ménages commencent à douter de cet engagement, des chocs inflationnistes importants peuvent pousser les entreprises et les ménages à passer à un gain plus élevé. Selon Carvalho et al. (2023), c’est ce qui s’est produit dans les années 1970. Ils estiment que le gain trimestriel des entreprises et des ménages s’est établi au niveau élevé de 0,145.
Contrefactuels si les anticipations avaient été moins bien ancrées
Quelle augmentation de l’inflation aurait été observée si les anticipations avaient été moins bien ancrées ? À quel niveau la BCE aurait-elle dû porter son taux directeur ? Et de combien le PIB aurait-il baissé ? Pour répondre à ces questions, nous fournissons des contrefactuels basés sur Dupraz and Marx (2024), eux-mêmes fondés sur le modèle de Woodford (2019). Ces travaux analysent la politique monétaire dans un cadre où les ménages et les entreprises forment des anticipations d’inflation à long terme via un gain d’apprentissage constant. Cela contraste avec une grande partie de la littérature sur la politique monétaire, qui, en faisant l’hypothèse que les anticipations sont rationnelles, suppose que les anticipations d’inflation à long terme demeurent toujours parfaitement égales à la cible. Par conséquent, nos contrefactuels capturent la contribution d’anticipations plus ou moins bien ancrées, ce qui n’est pas le cas d’autres estimations de la contribution de la politique monétaire basées sur des modèles (par exemple, Lane 2024).
Le graphique 1 présente les résultats. En noir figurent les trajectoires réalisées de l’écart de production (mesuré par la Commission européenne), de l’inflation mesurée par l’IPCH et du taux directeur de la BCE. En bleu clair apparaît la recommandation de politique optimale du modèle à partir du troisième trimestre 2021, en supposant que le gain d’apprentissage est à sa valeur estimée de 0,01. La politique optimale dépend des préférences de la banque centrale, que nous calibrons pour reproduire approximativement la trajectoire réalisée du taux directeur. Dès lors, par construction, les recommandations de politique optimale sont proches de leurs valeurs réalisées.
En bleu foncé figure la recommandation optimale dans le contrefactuel où, à partir du troisième trimestre 2021, le gain d’apprentissage des entreprises et des ménages se serait établi au niveau beaucoup plus élevé de 0,145. Selon le modèle, l’inflation aurait été nettement supérieure, de +1,4 point de pourcentage en 2022 et +3,5 points de pourcentage en 2023, en raison d’une hausse importante des anticipations d’inflation à long terme. La BCE aurait augmenté son taux directeur beaucoup plus fortement, jusqu’à 8,5 % au lieu de 4 %. Et la production aurait par conséquent été plus faible, de – 1,4 point de pourcentage en 2022 et de – 2,2 points de pourcentage en 2023.
Une contribution importante mais non visible de la politique monétaire pendant la poussée inflationniste de 2021-2023 a donc été de garantir que les anticipations d’inflation des ménages et des entreprises restent bien ancrées.
La crédibilité de la BCE ayant permis de maintenir cet ancrage a été acquise en grande partie avant même les chocs de 2021-2023, grâce à ses performances antérieures de maintien de l’inflation à un niveau proche de la cible. Néanmoins, une réaction décisive face à la poussée initiale de l’inflation restait nécessaire pour maintenir cette crédibilité et cette dernière aurait pu être rapidement perdue si la détermination de la BCE avait été remise en cause. Ces actions décisives auront également un effet bénéfique durable en contribuant à maintenir l’ancrage des anticipations d’inflation à l’avenir.