Interview

Ouest France : « La reprise de la croissance sera progressive »

Intervenant

Denis Beau Intervention

Denis Beau, Premier sous-gouverneur de la Banque de France

Mise en ligne le 13 Novembre 2023

Denis Beau Intervention

Interview de Denis Beau, sous-gouverneur de la Banque de France

La Banque de France observe un ralentissement de l’activité dans tous les secteurs. Comment l’expliquez-vous ?
Les chocs liés aux goulots de production suite à la reprise post-Covid puis les chocs externes liés à la guerre en Ukraine, subis par l’économie de l’Union européenne et française ont contribué à ralentir la croissance. Ces chocs ont aussi poussé à la hausse l’inflation. Notre scénario central est une sortie de l’inflation sans récession. On est dans une période de faible croissance mais elle reste positive. Au quatrième trimestre, la croissance sera entre 0,1 et 0,2 %. Nous prévoyons 0,9 % pour cette année, pareille pour 2024 et 1,3 % pour 2025.

Quels sont les secteurs qui tirent encore cette croissance ?
Pour le mois d’octobre, l’ensemble des secteurs a une croissance modérée. D’après notre note de conjoncture qui s’appuie sur les retours de 8 500 chefs d’entreprise, la croissance devrait être surtout tirée par les services. Elle devrait être stable pour l’industrie, et le bâtiment dans son ensemble, à très court terme.

Un ralentissement de l’emploi est aussi observé. Comment l’expliquez-vous ?
Par le ralentissement de l’activité. Le marché de l’emploi avait été très soutenu jusqu’à présent. Les embauches ralentissent. Les difficultés de recrutement se réduisent mais demeurent significatives. 40 % d’entre eux vivent encore ces difficultés. L’activité étant moins dynamique, les besoins de main-d’œuvre se réduisent. Les intérimaires sont, par exemple, moins sollicités. Globalement, il y a un ralentissement à court terme de l’activité auquel on s’attendait. Les perspectives à moyen terme ne sont pas très dégradées. Au contraire, nous sommes sur des perspectives de reprise progressive.

Dans leur dernière note de conjoncture, les notaires observent une baisse de volume de transactions de 16,6 % sur un an à fin août. Un niveau pas atteint depuis dix ans. Cela va au-delà d’une « normalisation » du marché comme la Banque de France le répète régulièrement, non ?
La production de crédit immobilier est à 9,2 milliards au mois de septembre. Par rapport à ce que l’on a pu connaître dans un passé récent, elle est effectivement en recul. Mais si on regarde ailleurs, en France on a le crédit immobilier le plus abondant et le moins cher d’Europe. La moyenne des taux immobilier de la zone euro, on est à 4,25 %, en France on est en dessous- de 4%. On sort d’une période totalement exceptionnelle de taux très bas, liée à la politique monétaire exceptionnellement accommodante enclenchée depuis 2015. On retrouve aujourd’hui logiquement des niveaux de taux et de production d'avant 2015.

Sauf que les prix de l’immobilier ont entre-temps beaucoup augmenté…
Selon nous, c’est la réduction de la demande qui explique le ralentissement de la distribution du crédit. Et pas un problème fondamental d’offre. Cette demande se réduit. Elle a été très largement satisfaite depuis 2015. Deux facteurs pèsent sur le pouvoir d’achat immobilier : la hausse des prix de l’immobilier et la hausse des taux d’intérêt. On observe que les prix de l’immobilier commencent à baisser mais de façon modérée. Jusqu’à maintenant l’ajustement, a eu lieu principalement par les transactions. Dans un marché qui doit fonctionner normalement, l’ajustement par les prix doit intervenir.

Comment se porte le système bancaire français ?
Le système bancaire français a eu une structure financière solide. Ce qui lui a permis de résister aux chocs et contribué à financer l’économie. Les ratios de solvabilité des banques ont augmenté et se situent à des bons niveaux. On peut considérer que le système bancaire français est solide.

Au regard de cet indicateur, peut-on dès lors envisager un assouplissement des règles d’octroi de crédit par le Haut conseil à la Stabilité Financière (HCSF) ?
Je sais que certains sont tentés d’accuser ces normes de ralentir la production de crédit mais ce n’est pas le cas. Ces normes visent à protéger les acquéreurs du surendettement. Dans d’autres pays, les normes du HSCF ne s’appliquent pas et pourtant la production de crédit n’est pas plus forte. D’autre part, les banques ne se saisissent pas de leur marge de flexibilité fixée à 20 %. C’est-à-dire que 20 % des prêts peuvent être acceptés hors de la norme. Or, cette marge de flexibilité est utilisée à hauteur de 14 % (14,3% sur le troisième trimestre de cette année, 14,7% sur le seul mois de Septembre). 

Pourtant les Français ont toujours autant envie d’être propriétaire…
La situation du marché immobilier est caractérisée par une forte évolution des prix ces 15 dernières années. Cela pèse sur la capacité des ménages à réaliser des projets. Le resserrement de la politique monétaire a aussi contribué à réduire le pouvoir d’achat immobilier. Il faut que le marché s’ajuste pour rééquilibrer l’offre et la demande.

La prochaine réunion du HCSF est en décembre. La Banque de France a-t-elle prévu réviser les critères d'accès au crédit ?
On peut toujours peaufiner la mise en œuvre de cette norme en visant d’éventuels nouveaux ajustements techniques. Mais nous verrons en décembre. 

La révision mensuelle du taux d’usure doit prendre fin au 1er janvier pour revenir à un calcul trimestriel. La mesure a été prolongée une fois en juillet. Sa révision sera-t-elle encore mensualisée en 2024 ?
C’était une disposition temporaire. Le contexte a changé. La raison de la mensualisation était liée à la hausse très rapide des taux. A priori, on n’est plus dans une phase où l’on va augmenter très rapidement les taux. Les freins qui pouvaient résulter de ce mode de calcul habituel se sont très fortement atténués. Donc le calcul du taux d’usure n’est plus un obstacle à la distribution du crédit.


Selon les greffiers des tribunaux de commerces, en trois mois 10 400 entreprises ont fait l’objet d’une ouverture d’une procédure collective, soit 22 % de plus sur un an. Quelle est votre analyse ?
Depuis fin 2021, on voit un redémarrage à la hausse du niveau de faillites. Mais là aussi, c’est un rattrapage par rapport à la période où il y a eu de nombreuses mesures qui visaient à soutenir les entreprises pour leur éviter les cessations de paiements et les faillites. Entre 2010 et 2019, le nombre moyen de faillites s’élevait à 59 000. Là, nous sommes à 52 000. On est très attentif à ce qui se passe mais nous sommes bien dans une phase de normalisation.


Pour résumer. Comment pourriez-vous décrire la situation économique que traverse la France ?
On est dans un scénario d’évolution qui devrait nous permettre de sortir de l’inflation sans récession. Nous sommes dans une phase de ralentissement de la croissance. Tous les indicateurs conjoncturels confirment ce scénario. Les perspectives ne sont pas négatives, au contraire. La reprise de la croissance sera progressive. Les ménages devraient retrouver du pouvoir d’achat puisque les salaires moyens rattrapent progressivement l’inflation. En se projetant, ces gains de pouvoir d’achat devraient soutenir la consommation et la croissance.

À condition que le contexte géopolitique n’émousse pas la confiance des ménages…
L’incertitude augmente mais, à ce stade, il n’y a pas de raison de perdre confiance. Nous sommes confiants mais prudents.
 

Mise à jour le 25 Juillet 2024