Discours

Europe et Japon : nos forces et nos défis communs dans un monde hautement incertain

Les intervenants

François Villeroy de Galhau intervention

François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France

15 Novembre 2022
François Villeroy de Galhau intervention

Conférence spéciale à l’Université Waseda – Tokyo, 15 novembre 2022

Europe et Japon : nos forces et nos défis communs dans un monde hautement incertain

Discours de François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France

Mesdames, Messieurs, chers professeurs et chers étudiants, mina san kon nichi wa,

C’est un grand plaisir pour moi d’être à Tokyo avec vous cet après-midi et je tiens à remercier chaleureusement le président Aiji Tanaka, ainsi que les éminents professeurs Saito, Shizume et Elwood pour leur très aimable accueil. Je suis heureux de voir un public aussi varié – je salue tout particulièrement Wakatabe san, sous-gouverneur de la Banque du Japon, et Shimizu Sensei, un cher et honorable ami de la France. J’ai déjà eu le plaisir de prononcer un discours ici même, dans l’enceinte de ce bâtiment Okuma, la dernière fois que je suis venu il y a cinq ans. Malheureusement, le monde est devenu plus dangereux et plus instable depuis lors, en particulier en cette année 2022. Je vais faire écho à mon précédent discours, dans lequel je soulignais la nécessité d’un multilatéralisme actif : c’est encore plus vrai aujourd’hui en ces temps de turbulences. Mais je vais développer plus en détail les défis communs auxquels font face l’Europe et le Japon aujourd’hui (I). Toutefois, nous partageons également de grands leviers du succès, qui tiennent à nos forces partagées et à notre capacité à apprendre l’un de l’autre (II).

I. Dans un monde hautement incertain, l’Europe et le Japon font face à plusieurs défis

     a) L’impact différencié de trois chocs externes successifs

1) Pour commencer, la pandémie a eu un impact plus important, mais plus bref, en Europe et aux États-Unis. Au Japon, la pandémie a entraîné une baisse plus faible du PIB en raison du confinement moins strict, mais la reprise a également été plus lente par la suite en raison de certaines différences de stratégies de lutte contre la Covid, s’agissant notamment des restrictions de déplacement affectant le tourisme : le PIB a retrouvé son niveau pré-pandémie au 2ème trimestre 2022 au Japon, mais au 4ème trimestre 2021 en Europe.

 

Image Both Japan and the euro area are recovering from the pandemic
Both Japan and the euro area are recovering from the pandemic

2) La reprise mondiale après les confinements s’est accompagnée d’une perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales, qui a affecté autant l’Europe que le Japon, mais selon avec une chronologie différente : l’Europe a été plus fortement touchée que le Japon pour ce qui est des délais de livraison, mais sa situation s’est rapidement améliorée après septembre 2021. L’économie japonaise se caractérise par une délocalisation importante de sa production en Chine, ce qui signifie qu’elle pourrait avoir été plus affectée par les nouveaux confinements en Chine sur la période récente.

Image Disruption of global supply chains shorter delivery times in japan compared to other macro-regions until Q2 2022
Disruption of global supply chains shorter delivery times in japan compared to other macro-regions until Q2 2022

3) L’invasion de l’Ukraine par la Russie a accentué l’incertitude mondiale résultant des perturbations des chaînes d’approvisionnement et des hausses des prix de l’énergie. L’Europe, dont la dépendance à l’égard des combustibles fossiles russes représentait 18 % [de sa consommation totale d’énergie primaire], a été gravement touchée par l’envolée des prix de gros du gaz et de l’électricité, qui n’ont été que partiellement atténués par les mesures gouvernementales. En dépit d’une moindre dépendance directe au pétrole russe, le Japon a également été affecté par la hausse des prix de l’énergie et des matières premières. De ce fait, les termes de l’échange se sont fortement détériorés dans les deux zones.

Image Effects of a shock terms of trade : Japan and the euro area are particularly exposed
Effects of a shock terms of trade : Japan and the euro area are particularly exposed

Le conflit en Ukraine assombrit évidemment les perspectives économiques. Il a également provoqué un fort regain d’inflation, lié dans un premier temps à la forte hausse des prix de l’énergie : en octobre, l’inflation de la zone euro a atteint 10,7 %, après 9,9 % en septembre. Mais elle devient désormais plus large et plus domestique : l’inflation sous-jacente a atteint un point haut historique à 5,0 % en octobre. Au Japon, les tensions inflationnistes sont beaucoup plus modérées. La hausse de l’IPC s’est établie à 3 % en octobre, l’inflation core-core (hors produits frais et énergie) demeurant inférieure à la cible de 2 %. Ces différences se traduisent dans la conduite des politiques monétaires respectives: la BCE a retiré une part substantielle du caractère accommodant de l’orientation de la politique monétaire, tandis que la Banque du Japon a réaffirmé son engagement à maintenir une orientation accommodante. Cette différence de rythme, et parfois cette divergence entre les politiques monétaires dans le monde, à commencer par les États-Unis, est intégrée par les marchés des changes et exerce des pressions à la baisse sur l’euro, et plus encore sur le yen.

Image Lower inflation pressures in japan but challenges due to diverging international monetary
Lower inflation pressures in japan but challenges due to diverging international monetary

b. Des défis structurels communs

Au-delà de ces chocs – qui mobilisent l’attention des autorités publiques – le Japon et l’Europe font face à des défis structurels qui méritent également une attention particulière et une action déterminée. Plusieurs d’entre eux sont communs aux deux zones.

Notre premier défi commun a trait à notre potentiel de croissance, qui reste inférieur à 1,4 % dans la zone euro et s’établit, selon les estimations, à environ 0,4 % au Japon [i] ; dans les deux cas, cela s’explique par une productivité anémique par rapport aux États-Unis.

Image Sluggish potentiel growth and productivity
Sluggish potentiel growth and productivity

L’une des causes communes en est le rythme plus lent de la numérisation de nos deux économies, et en particulier en matière d’adoption des technologies de l’information et de la communication (TIC). La zone euro, en particulier, compte moins de chercheurs et a déposé moins de brevets dans ce domaine, tandis que le Japon – en dépit de son rôle de leader dans différentes technologies de pointe – affiche toujours des retards en matière d’adoption du numérique dans les procédures des entreprises et des administrations, comme le commerce électronique ou les paiements scripturaux [i]. Cela s’explique en partie par un financement sous‑optimal : d’une part, l’Europe dépense moins en R&D que les États-Unis par exemple, tandis qu’au Japon, l’investissement privé dans les TIC est particulièrement faible dans les petites et moyennes entreprises. Cela rend nécessaire un financement plus efficace de nos deux économies – qui enregistrent un excédent financier substantiel – notamment grâce au renforcement des marchés de capitaux.

Image A lag in digitalisation : Europe spends less on R&D
A lag in digitalisation : Europe spends less on R&D

Une autre cause profonde a trait au problème central de l’offre de main‑d’œuvre. Les deux zones éprouvent d’importantes difficultés de recrutement: au Japon, cela résulte de tendances démographiques qui entraînent une diminution de la population active, tandis qu’en Europe, le problème est plus paradoxal étant donné le niveau plus élevé de chômage dans certains pays : nous devons continuer à renforcer la formation professionnelle et l’éducation des jeunes. Dans les deux zones, l’augmentation du taux d’activité est une priorité, surtout pour les seniors.

À terme, le renforcement de la croissance potentielle est un enjeu majeur, mais à condition de la rendre plus verte et plus juste. La transition climatique est en effet un impératif absolu ; l’Europe et le Japon ont, en conséquence, fixé des objectifs ambitieux de réduction des émissions de carbone et se sont tous deux engagés à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Cela pose de sérieux défis liés aux mesures de transition, à commencer par un chemin de compatibilité entre nos objectifs climatiques et la crise énergétique actuelle, qui a accru – au moins à court terme – la dépendance aux combustibles fossiles.

Enfin, un autre défi commun à l’Europe et au Japon est le niveau élevé des dettes publique et privée. La dette publique, en particulier, est supérieure à 200 % du PIB au Japon, et à 96 % dans la zone euro – mais supérieure à 100 % dans plusieurs pays, dont la France. Même il ne s’agit pas en soi d’un problème urgent de soutenabilité, c’est à l’évidence un problème intertemporel et intergénérationnel : à long terme, la politique budgétaire doit tout d’abord stabiliser, puis réduire le poids de la dette publique. Dans le contexte actuel des marchés financiers, des niveaux élevés d’endettement peuvent toutefois devenir une source potentielle de vulnérabilité financière, que nous continuerons de surveiller. 

Image High public and private debt levels
High public and private debt levels

II. Les leviers du succès résident dans nos forces partagées

     a. Nos valeurs partagées et la défense du multilatéralisme

La France et le Japon partagent des atouts indéniables pour relever ces défis. Permettez-moi de faire ici un parallèle avec un des contes pour enfants les plus connus au Japon, la légende de Momotaro. En chemin vers une île, Momotaro se lie d’amitié avec trois animaux : un chien, un singe et un faisan, qui vont l’aider à vaincre les démons. Ces compagnons peuvent être vus comme le symbole des forces qui aideront le Japon et l’Europe à relever les défis qui se présentent à eux ; en d’autres termes, nos leviers communs de succès.

Premièrement, le faisan est symbole d’abondance et de promesse : on peut considérer qu’il représente les cultures millénaires de l’Europe et du Japon, qui brillent au travers de la science, de la philosophie et de la littérature, auxquelles nous sommes profondément attachés et dont nous sommes fiers à juste titre. Cette conscience de la richesse de notre histoire donne également une vision à long terme qui est incontestablement un atout dans le contexte actuel de chocs et de crises successifs. L’incertitude accrue et la pression continue de l’urgence menacent de détourner l’attention de nos défis à long terme. Nous ne devons jamais perdre de vue notre objectif de mener des réformes structurelles : elles accroîtraient à la fois notre résilience à court terme et notre potentiel à long terme. 

Deuxièmement, le chien, symbole de dévotion et de loyauté, peut être associé à nos modèles respectifs de progrès social, caractérisés par des normes élevées en matière d’infrastructures et de services publics. Loin d’être une faiblesse, je suis profondément convaincu que notre modèle social est source de résilience – comme nous l’avons particulièrement vu avec la crise Covid. Nous sommes toutefois confrontés au défi de devoir stabiliser ses coûts et sécuriser durablement son financement dans un contexte de vieillissement de la population.

Image Ageing population weigh on the financing of our social model
Ageing population weigh on the financing of our social model

Troisièmement, le singe, qui fut par le passé considéré comme un messager des dieux et un signe de bonne fortune au Japon ; permettez-moi de faire ici un parallèle avec les valeurs universelles des droits de l’Homme, de l'état de droit et de la démocratie. Ces valeurs partagées sont le socle commun de nos politiques étrangères. L’Europe et le Japon sont des moteurs essentiels des discussions multilatérales dans les différents forums internationaux ; et le Japon va prendre la Présidence du G7 en décembre. Je suis convaincu que la coopération au niveau mondial constitue la seule voie pour relever la plupart des défis actuels, à commencer par les transitions climatiques et écologiques. Toutefois, dans le contexte actuel d’aggravation des tensions géopolitiques, nous devons rester pragmatiques et prendre également en compte les impératifs liés à l’autonomie stratégique et la résilience accrue de nos chaînes de valeur.

Au-delà de nos forces communes, l’Europe et le Japon ont également beaucoup à apprendre d’un dialogue renforcé l’une avec l’autre.

     b. Ce que nous apprend le Japon

Premièrement, le Japon est une grande source d’inspiration pour notre culture occidentale : son influence culturelle peut être particulièrement perçue en France où une exposition sur le Japon, la « Japan Expo » est organisée chaque année à Paris. En France, 1 livre vendu sur 8 est un manga – ce qui fait de nous un des plus gros consommateurs de manga dans le monde. Le Japon est également internationalement reconnu pour la richesse de sa gastronomie et pour son design raffiné et minimaliste, par exemple. Ces « tendances japonaises » dans la consommation occidentale sont le fruit du développement réussi du soft power du Japon. C’est l’exemple fructueux d’un canal d’influence et de croissance que l’Europe pourrait exploiter, comme autre centre majeur détenant une culture riche et multi-facettes.

Le Japon demeure un leader en matière d’innovation. Le pays est à l’avant-garde technologique dans de nombreux secteurs, par exemple la robotisation industrielle. Le Japon a remporté de nombreux succès dans l’amélioration de la productivité dans les grandes entreprises – contrairement aux petites entreprises – par le biais d’innovations organisationnelles majeures telles que le lean management et la livraison « juste à temps ». Dans sa quête afin de combler son propre retard en matière d’innovation, l’Europe pourrait s’inspirer de cet exemple.

Enfin, cette période agitée de guerre et de craintes relatives aux perturbations des approvisionnements en énergie de l’Europe m’amène à un exemple qui montre la force du Japon dans des circonstances malheureuses : le pays a réussi à surmonter l’accident de Fukushima en 2011. Ce désastre humain et écologique s’est également traduit par une perturbation brutale de l’approvisionnement en énergie, qui n’a été que partiellement compensée : la consommation d’énergie a dû diminuer de 10 %. Le Japon s’est adapté durablement à cette situation : dix ans après, le pays fonctionne toujours avec un approvisionnement en énergie inférieur à celui de 2010, avec un impact limité sur le PIB à long terme.

     c. La résilience sous-estimée de l’Europe

Le contexte des crises énergétiques me conduit à évoquer nos atouts européens, et les raisons pour lesquelles nous réussirons à traverser ces temps difficiles. Il est souvent reproché à l’Europe d’être trop complexe, car composée de 27 membres et du fait de son système institutionnel sophistiqué. Mais l’Europe a accompli de nombreuses réalisations importantes. Si vous le permettez, je vais en rappeler quelques-unes en commençant par le succès remarquable de l’euro : il est reconnu et utilisé dans le monde entier, à la fois comme réserve de valeur et comme moyen d’échange. L’euro n’est pas simplement un projet élitiste, c’est aussi un succès populaire, soutenu par 80 % de nos concitoyens [i].

Image European's support for the euro
European's support for the euro

Deuxièmement, nous partageons, en Europe, l’atout considérable d’avoir le marché unique le plus important du monde, qui supprime toutes les frontières intérieures et les obstacles réglementaires à la libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes dans l’Union européenne. Troisièmement, en dépit de sa complexité apparente, l’Europe se targue d’avoir un processus décisionnel efficient entre la Commission, le Conseil et le parlement européen. Elle dispose d’une véritable capacité à prendre des décisions concrètes, comme l’a montré sa législation pionnière sur le climat ou sur les crypto-actifs, par exemple ; il n’a fallu qu’un an et demi pour que l’UE parvienne à un accord sur les grandes lignes de la transformation profonde exigée par le changement climatique.

L’Europe est un modèle majeur d’une coopération qui surmonte avec succès les difficultés, sortant renforcée de chacune des crises passées ; elle continuera de le faire à l’avenir avec la guerre en Ukraine et la crise énergétique.

Pour conclure, j’aimerais citer un célèbre roman japonais, Kokoro, de Natsume Soseki. « Les mots ne sont pas simplement faits pour brasser de l’air : ils sont capables de faire bouger des choses bien plus importantes ». Espérons que ces mots se traduiront effectivement par une réalité meilleure, pour le Japon comme pour l’Europe. Arigato gozaimashita, mata aimasho. [Je vous remercie beaucoup et au plaisir de vous revoir].

 

[i] Selon les estimations de l’OCDE
[ii] FMI, Selected Issues, Japan, avril 2022.
[iii] Eurobaromètre, été 2022.