Le ciment, un candidat idéal pour le suivi de l’activité économique
Le ciment est la base d’une grande partie des infrastructures construites par l’Homme, faisant de lui le deuxième matériau le plus utilisé dans le monde après l’eau. La localisation exacte de l’ensemble des usines, disponible sur le site de référence cemnet.com, permet de repérer leurs fours et de les localiser en vue d’un suivi par satellite. De plus, le ciment présente de très nombreuses caractéristiques qui font de lui un indicateur économique adapté.
Tout d’abord, lors de sa production, la matière première est soumise à une chaleur intense dans un four, avoisinant les 1500°C, qui peut être détectée par les capteurs infrarouges des satellites.
Deuxièmement, les importantes dépenses énergétiques requises pour faire fonctionner un four impliquent qu’un four en activité produit à pleine capacité pour rentabiliser au maximum ses frais de fonctionnement. Autrement dit, il est raisonnable de supposer que si un four est identifié comme actif, il produit sa capacité maximale (qui est une donnée publique) : cela permet d’estimer le volume de production à partir du nombre de fours allumés. De plus, en général, l’essentiel de la production est consommé localement (en France, les importations représentent 15% de la production et proviennent majoritairement de Belgique et d’Espagne (INSEE)), reliant ainsi production et consommation au niveau local.
Finalement, le ciment étant un matériau instable et très sensible à l’humidité, il est généralement consommé peu de temps après sa production. Toutes ces caractéristiques permettent donc le développement d’un indicateur a priori fortement corrélé avec l’activité dans le secteur de la construction.
Le satellite : des données mondiales, uniformes et en temps réel au service des économistes
Notre récent article (d’Aspremont et al., 2023) exploite des données satellite disponibles en temps réel et gratuitement, avec une couverture mondiale et uniforme. La combinaison de ces avantages contraste avec les données officielles de production industrielle qui sont le plus souvent publiées par les instituts nationaux de statistiques avec un délai variable, et dont la qualité, la comparabilité et la fiabilité peuvent aussi varier selon les pays.
Alors que la littérature essayant d’exploiter les données satellite s’est jusqu’à présent concentrée sur les lumières nocturnes (Donaldson et Storeygard, 2016) et plus récemment sur la pollution de l’air (Bricongne et al., 2021), nous utilisons une source de données encore inexploitée en économie : les données infrarouges.
Cela est possible grâce aux satellites Sentinel-2 lancés par l’Agence Spatiale Européenne en 2017. En analysant l’intensité des émissions des différentes bandes du spectre infrarouge captées par ces satellites, notre algorithme parvient à définir si un objet au sol est chaud et situé dans une cimenterie.
Sur les images satellite, les nuages peuvent perturber les mesures d’émissions infrarouges. À l’aide d’un réseau de neurones entraîné à reconnaître les nuages sur des images, il est possible de repérer automatiquement la couverture nuageuse. Si elle est trop importante, les observations sont exclues afin de préserver la qualité de notre indicateur.
Finalement, nous interpolons les données manquantes (car la période de revisite des satellites est d’environ 4 jours) avec un algorithme d’apprentissage automatique de gradient boosting. In fine, cela donne un indice quotidien d’activité disponible en temps quasi-réel des cimenteries pour les 38 pays de notre échantillon disposant de statistiques officielles mensuelles (25 avancés et 13 émergents) et couverts par nos données satellites, similaire à l’exemple du graphique 2.