Les « pays connecteurs » révèlent une fragmentation économique qui risque de fragiliser l’Europe
La fragmentation de l’économie mondiale résulte entre autres d’un regain de tensions géopolitiques. La guerre commerciale entre les États-Unis d’Amérique (USA) et la Chine a incontestablement joué un rôle dans la contraction de 20% des importations chinoises aux États-Unis entre 2018 et 2023 (graphique 1, B.). Mais si les échanges directs se contractent, ils peuvent se développer par d’autres voies. On observe en effet, en miroir de cette logique de blocs, que les chaînes de valeur mondiales (CVM) s’allongent, mettant en évidence une montée en puissance de « pays connecteurs » (Gopinath et al., 2024), intermédiaires d’échanges commerciaux de plus en plus indirects. Ainsi, les pays ayant gagné le plus de parts de marché dans les importations américaines sont également ceux vers lesquels les exportations chinoises ont le plus augmenté (graphique 1, A et Alfaro et Chor, 2023).
Le Vietnam, la Pologne, le Mexique, le Maroc et l’Indonésie (Bloomberg, 2023) apparaissent comme des « pays connecteurs » capables de préserver les gains à l’échange malgré la fragmentation mondiale. Tirant parti d’un positionnement géographique stratégique et d’une forte compétitivité-prix des facteurs de production, ils bénéficient aussi des nouvelles priorités d’investissement d’entreprises étrangères, mêlant des capacités de relocalisation (reshoring), la proximité géographique (nearshoring) et le partage de valeurs politiques, économiques et culturelles similaires (friendshoring, Yellen, 2022). Le Mexique est de ce fait devenu le premier partenaire commercial des EUA devant la Chine en 2023 et s’impose comme un acteur majeur dans la stratégie dite « China Plus One » (María de la Mora, 2024) visant à diversifier les chaînes d’approvisionnement en orientant des investissements vers d’autres pays que la Chine.
Ainsi, les États-Unis et la Chine développent des partenariats avec les « pays connecteurs ». Le Vietnam devient une base de fabrication alternative à la Chine pour les fabricants américains de puces. Le CHIPS and Science Act of 2022 prévoit des associations avec les gouvernements mexicain et indonésien pour développer l’écosystème des semi-conducteurs tandis que le Maroc – « pays connecteur » a priori privilégié de l’UE – est le premier pays du Maghreb à avoir rejoint le projet des nouvelles routes de la soie en 2017.
En revanche, les échanges de l’Europe avec les cinq « pays connecteurs » ne connaissent pas d’augmentation significative entre 2018 et 2023, à l’exception du Maroc (graphique 1, C.). L’Europe n’a pas adopté ce mouvement de recomposition des chaînes d’approvisionnement, constituant un facteur de vulnérabilité.
Cette fragmentation fragilise l’Europe dont l’approvisionnement en matériaux critiques est par ailleurs peu diversifié
L’UE bénéficie d’un commerce intra-communautaire relativement plus élevé que celui d’autres associations de libre-échange mais cette zone géographique est moins dotée que d’autres régions en matières premières critiques (MPC). Cette carence en matériaux géographiquement concentrés et essentiels notamment à la transition verte engendre des dépendances fortes vis-à-vis de ses fournisseurs, dont les « pays connecteurs » font partie (graphique 2).
Graphique 2 : Trois premiers producteurs mondiaux et trois premiers fournisseurs de l’UE pour certaines MPC, moyenne sur la période 2016-2020