Discours

Résilience européenne et dynamique parisienne

Intervenant

François Villeroy de Galhau – Interventions

François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France

Mise en ligne le 11 Avril 2023

François Villeroy de Galhau intervention

Paris Europlace – New York, 11 avril 2023

Discours de François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France.

 

 

Mesdames, Messieurs,

C’est un grand plaisir pour moi d’être ici à New York pour cette rencontre Paris Europlace, et je tiens à remercier Damien Laban, Consul général adjoint de France à New York, pour ses paroles de bienvenue, ainsi qu’Emmanuel Goldstein de Morgan Stanley.

La dernière fois que j’ai pu participer à ce traditionnel événement printanier, c’était en avril 2019, exactement au jour et à l’heure de l’incendie de Notre-Dame de Paris, et avant que la crise Covid ne frappe. Beaucoup d’événements se sont produits depuis lors, y compris le déclenchement d’une guerre en Europe, autre choc majeur. Toutefois, notre Alliance atlantique s’est renforcée, l’économie européenne s’est montrée remarquablement résiliente et nous, à la Banque centrale européenne, allons maîtriser l’inflation d’ici fin 2024 / 2025 au plus tard (I). Par ailleurs, je dois mentionner que Paris s’est affirmée comme un centre financier majeur en Europe (II).

I. L’Europe s’est montrée remarquablement résiliente, et nous allons maîtriser l’inflation

Permettez-moi de commencer par nos perspectives économiques actualisées, pour l’Europe et pour la France. Peut-être vous souvenez vous qu’au cours des trimestres qui ont suivi l’invasion de l’Ukraine, les perspectives de croissance étaient régulièrement révisées à la baisse, notre économie européenne souffrant en particulier du niveau élevé des prix de l’énergie, de la crainte d’une pénurie de ressources énergétiques et donc d’une incertitude généralisée – voire d’une inquiétude quant à la manière dont nous allions traverser l’hiver. L’Europe a réagi rapidement en diversifiant ses sources d’approvisionnement en énergie, et les prix du marché mondial ont fortement diminué, en particulier à partir du quatrième trimestre 2022. Au final, la croissance a atteint 3,6 % dans la zone euro en 2022, demeurant supérieure à celle des États-Unis, malgré un ralentissement au second semestre. La probabilité d’une récession en 2023 est désormais très lointaine, et les perspectives de croissance ont même été révisées à la hausse, à 1,0 % en 20231 (soit une augmentation de 0,5 point de pourcentage par rapport aux prévisions de décembre), avant de rebondir à 1,6 % en 2024 et 2025. Face à un choc géopolitique et économique historique, l’Europe a fait preuve d’une remarquable résilience et d’une unité plus grande.

L’inflation en zone euro a de nouveau accéléré après l’invasion de l’Ukraine, mais les perspectives pour 2023 et au-delà se sont également améliorées récemment – bien que les informations soient contrastées. D’un côté, l’accalmie des prix de l’énergie, qui est arrivée plus tôt que prévu, a entraîné un recul de l’inflation totale depuis octobre 2022, de 10,6 % à 6,9 % en mars2 – même si ce niveau demeure évidemment beaucoup trop élevé. Nous nous attendons également à ce que les tensions sur les prix des produits alimentaires, qui ont considérablement augmenté depuis 2022, commencent à s’atténuer à partir du troisième trimestre 2023, dans le sillage de la forte baisse récente sur les marchés internationaux. Ces deux postes, l’énergie et l’alimentation, sont traditionnellement les plus volatils dans l’inflation totale. Ensemble, ils constituent environ 30 % du panier de consommation moyen, mais ce sont eux qui ont de loin l’impact le plus important sur la perception des hausses de prix : ils correspondent aux achats les plus fréquents des consommateurs.

D’un autre côté, nous sommes désormais confrontés au risque d’une inflation qui s’installe durablement, ce que reflète la composante sous-jacente. Celle-ci recouvre en fait approximativement 70 % du panier de consommation moyen : les produits manufacturés, et les services qui représentent environ deux fois le poids des produits manufacturés. L’inflation sous-jacente a augmenté régulièrement, quoique moins rapidement au cours des derniers mois, pour atteindre 5,7 % en mars. En d’autres termes, l’inflation est devenue plus large, et potentiellement plus durable. Mais c’est sur l’inflation sous-jacente que la politique monétaire est la plus efficace, et il est de notre devoir de la ramener sous contrôle.

Notre réponse de politique monétaire à l’accélération de l’inflation a été forte et rapide. Les hausses de taux auxquelles nous avons procédé (+ 350 points de base depuis juillet dernier) sont en train de se répercuter sur l’économie réelle, et nous prévoyons une amplification de leur effet au cours des prochains mois. À la BCE, nous passons maintenant du « sprint » à la « course de fond » : nous déciderons d’éventuelles hausses au cours de nos prochaines réunions au regard de trois cadrans économiques : les perspectives d’inflation totale, l’inflation sous-jacente et la transmission de la politique monétaire. Soyez assurés que le Conseil des gouverneurs de la BCE est pleinement engagé à maîtriser l’inflation et à la ramener vers 2 % d’ici fin 2024 à fin 2025.

 

II. La dynamique de Paris en tant que place financière

Dans ce contexte d’incertitude géopolitique et économique, et malgré les récentes perturbations aux États-Unis et en Suisse, la stabilité financière a été préservée en Europe. Les banques de l’UE sont solides et disposent d’importantes marges de fonds propres et de liquidité : elles sont soumises, dans leur très grande majorité, aux exigences fortes de Bâle 3 – ce qui fait une grande différence avec les nombreuses banques américaines de taille moyenne. Dans la zone euro, nous n’avons pas de « Sorgenkind » ou d’« enfant à problème » tel que le Crédit suisse ; et depuis 2014, nous disposons d’un superviseur unique et puissant grâce à l’Union bancaire. En tant que président de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), je peux notamment attester à quel point les banques françaises sont solides et diversifiées à l’heure actuelle. Quatre d’entre elles sont classées comme banques d’importance systémique mondiale (G-SIBs) et jouent le rôle de catalyseurs pour le statut de place financière de Paris.

De fait, la place de Paris se distingue comme étant unique au sein du réseau des places financières européennes : elle est la seule à offrir un tel éventail d’activités financières, allant de la gestion mondiale d’actifs à l’assurance et aux activités bancaires, et elle a encore renforcé sa position depuis le Brexit. Au‑delà du grand nombre de filiales établies ou relocalisées à Paris depuis lors – au moins trente banques, vingt gestionnaires d’actifs, plusieurs plateformes de marché, par exemple –, nous devons également prendre en compte les activités réalisées via des succursales situées à Paris, en particulier les salles des marchés et les bureaux de négociation (trading desks), qui sont parfois bien plus importants que les filiales auxquelles ils sont juridiquement rattachés. Contrairement à d’autres villes, qui ont attiré un ou deux types de services financiers, Paris est la seule à avoir bénéficié de relocalisations sur tous les segments de l’industrie financière.

Point encore plus important, ces mouvements ne constituent pas des phénomènes ponctuels : la dynamique s’est durablement déplacée de Londres vers l’Europe continentale. Nous observons un déplacement continu, qui ne montre aucun signe d’essoufflement. Ajoutons à cela la vigueur de certains secteurs clés de notre économie et nous parvenons à ce résultat : Paris est aujourd'hui la première capitalisation boursière en Europe, devant Londres3.

Quel que soit votre domaine d’activité, vous trouverez à Paris un lieu d’accueil pratique et sûr, disposant de toutes les facilités comme de liaisons par train à grande vitesse avec les autres grandes villes, en Europe et au-delà. Paris a également attiré des instances de supervision, dont le voisinage ne peut que rassurer après les perturbations récentes observées ailleurs. L’ABE (Autorité bancaire européenne) a déménagé à Paris à la suite du Brexit, rejoignant ainsi l’AEMF (Autorité européenne des marchés financiers). Disposer d’un « hub réglementaire » facilitera la coopération entre les agences européennes, dans un monde où une telle coopération renforcée entre autorités est nécessaire. De plus, les régulateurs nationaux français sont reconnus pour la crédibilité de leur action et le fait qu’ils soient à la pointe des évolutions technologiques, comme le développera plus en détail Geoffroy Goffinet de l’ACPR.

Permettez-moi de mettre brièvement en lumière un dernier domaine d’action de la Banque de France. Nous avons été pionniers en matière de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) : outre une participation active aux travaux sur une potentielle MNBC de détail, nous avons lancé, dès début 2020, une série de douze expérimentations sur une MNBC interbancaire, pour le règlement à la fois des paiements et des titres. Les neuf premières expérimentations se sont révélées très utiles et les trois expérimentations  en cours se concentrent sur les paiements transfrontières et le règlement des actifs tokenisés4. Nous sommes très attachés à poursuivre notre partenariat de longue date avec les banques commerciales, pour concilier innovation et sécurité.

Pour conclure, ce séjour à New York est également l’occasion pour moi de souligner que la Statue de la Liberté, qui incarne avec tant de force nos valeurs communes, est le fruit d’une coopération étroite entre la France et l’Amérique. Puisse cette coopération fructueuse se poursuivre tout au long du XXIe siècle ; nous serons heureux de vous accueillir à Paris. Je vous remercie de votre attention et je passe à présent la parole à Olivier Vigna, directeur général adjoint de Paris Europlace.

 

1 BCE, Projections macroéconomiques, 16 mars 2023

2 Estimation rapide d’Eurostat, 31 mars 2023

3 Bloomberg, 22 mars 2023

4 Un rapport actualisé sera publié par la Banque de France dans les mois qui viennent. Vous pouvez déjà vous référer à notre rapport publié en novembre 2021 pour les principales conclusions tirées de nos neuf premières expérimentations.

Mise à jour le 25 Juillet 2024