Selon certaines analyses largement reprises dans le débat public, la détention de titres de dette américaine par les résidents en France aurait fortement augmenté depuis deux ans. Ces analyses s’appuient sur des données de détention publiées par le Trésor américain. L’objet de ce billet de blog est d’expliquer pourquoi cette détention, mesurée du côté du pays émetteur (États-Unis), apparait surestimée quand on la compare à celle mesurée par la Banque de France du côté du pays détenteur (France).
Comment mesure-t-on la détention des titres ?
Les titres financiers (actions, obligations, parts d’Organismes de Placement Collectif - OPC) peuvent être gérés soit directement par l’émetteur (« titres au nominatif »), qui conserve alors la connaissance des détenteurs, soit, plus fréquemment, par des intermédiaires (« titres au porteur ») à qui cette gestion est déléguée. Ces intermédiaires jouent un rôle essentiel en assurant l’enregistrement des titres, l’exécution des ordres et la protection des droits des détenteurs, notamment en garantissant le paiement des dividendes et l’exercice des droits de vote.
Parmi ces intermédiaires, on distingue d’abord le dépositaire central, désigné par l’émetteur, qui centralise les informations sur les détentions et veille en permanence à l’équilibre entre l’émission des titres et leur circulation. Ensuite, les teneurs de comptes conservateurs (TCC, ou plus simplement « conservateurs ») interviennent en tant qu’intermédiaires obligatoires pour les détenteurs de titres, qui doivent utiliser un compte-titres ouvert auprès d’eux. Les conservateurs enregistrent les avoirs de leurs clients auprès du dépositaire central, soit directement, soit indirectement via un autre conservateur, formant ainsi une « chaîne de conservation ».
Les statistiques de détention de titres sont généralement construites grâce à des données collectées auprès des conservateurs et complétées par d’autres sources : déclarations des entités régulées du secteur financier (par exemple banques, assurances et OPC) ou données administratives (liasses fiscales pour la France, par exemple).
Lorsqu’un résident d’un pays X détient des titres émis par une entité d’un pays Y, on peut mesurer cette détention soit par le prisme du pays détenteur X (on parle dans ce cas des « avoirs »), soit par celui du pays émetteur Y (on parle alors « d’engagements »).
Le graphique 2 illustre une chaîne de conservation où la relation entre l’émetteur et le détenteur ultime passe par un dépositaire central et trois conservateurs (dans différents pays).
Sur les engagements, le statisticien du pays A de l’émetteur, en interrogeant le dépositaire central ou, plus généralement, le premier conservateur « a », n’aura le plus souvent connaissance que du conservateur « b » dans le pays B, sans pouvoir identifier le détenteur ultime dans un troisième pays C. Le statisticien du pays A ne peut généralement pas collecter d’information auprès des conservateurs des détenteurs ultimes lorsqu’ils sont à l’étranger (par exemple le conservateur « c » dans la figure). Au final, lorsque le statisticien du pays de l’émetteur cherche à fournir du détail sur les engagements, une ventilation par pays détenteur par exemple, il peut le faire sur les premiers conservateurs non-résidents identifiés (comme possiblement le conservateur « b » dans l’exemple) mais cela peut différer significativement de la ventilation réelle par pays des détenteurs ultimes.
Graphique 2 : Exemple d’une chaine de conservation