Discours

Construire les paiements de demain, pour l’Europe et au-delà

Intervenant

François Villeroy de Galhau – Interventions

François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France

Mise en ligne le 16 Novembre 2023

François Villeroy de Galhau intervention

Singapore Fintech Festival – 16 novembre 2023

Discours de François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France

Mesdames, Messieurs,

Je tiens à remercier très chaleureusement mon ami et collègue Ravi Menon pour son invitation à m’exprimer lors du Singapore Fintech Festival. Permettez-moi de rendre hommage à vos douze années passées en tant que Directeur général de la Monetary Authority of Singapore (MAS), ainsi qu’à votre excellente présidence du NGFS. Il y a deux ans, Ravi a prononcé ici un de ses remarquables discours, centré sur trois personnages de la mythologie gréco-romaine : Junon, Plutus et Mercure1. Aujourd’hui, j’évoquerai un autre volet de cette mythologie, en commençant par Dédale, l’architecte d’un chef-d’œuvre construit dans un but précis : emprisonner et éloigner le Minotaure – un monstre mi-homme mi-taureau, assoiffé de sang.

Les banques centrales s’apparentent à Dédale : elles sont les principaux architectes de notre système monétaire et financier actuel. Ce système a été conçu pour laisser au secteur privé une marge de manœuvre lui permettant d’innover et de développer des activités qui s’intègrent bien dans ce cadre global, d’un point de vue opérationnel et règlementaire. C’est pourquoi nous, les banques centrales, pouvons en être considérées comme le principal, mais non l’unique architecte. Notre architecture n’est pas figée : elle n’a cessé d’évoluer, et a vocation à continuer d’évoluer, au rythme des technologies les plus récentes. 

Et jusqu’à présent, nous avons été à même de le faire tout en évitant l’instabilité monétaire et financière, qui est « notre » Minotaure. Sa simple existence avait même été plus ou moins oubliée. Mais le monstre s’est réveillé récemment, avec, notamment, l’essor d’innovations financières autonomes et insuffisamment réglementées. Les crypto-actifs de première génération, les soi-disant « stablecoins » et les protocoles DeFI ont surgi l’un après l’autre ; ces constructions sauvages (bien qu’à des degrés divers) ont déjà conduit à une volatilité excessive, une protection insuffisante des consommateurs, des vulnérabilités informatiques, des faillites et des insolvabilités, entre autres, qui pourraient se diffuser à l’ensemble du système financier. 

L’architecte principal doit-il ordonner la destruction de ces constructions, et les interdire à compter de maintenant ? Il serait préférable que non, mais il faut les réglementer et les superviser correctement2. C’est là une condition nécessaire pour restaurer la confiance et assurer la stabilité. En tant qu’architectes, nous sommes également désireux de capitaliser sur leur technologie sous-jacente de registre distribué (distributed ledger technology – DLT), qui offre des avantages manifestes comme une transparence et une interconnexion accrues. Nous souhaitons modeler notre construction en conséquence, afin qu’elle reste à l’état de l’art, fluide et cohérente avec son environnement. 

Les banques centrales sont ainsi également, pour ainsi dire, doublement responsables du fil d’Ariane, en assurant la confiance et en créant de nouvelles passerelles, afin que chacun puisse trouver son chemin. Chacun sait que l’Asie est ouverte aux technologies et que la MAS en particulier est proactive en la matière. Cela est peut-être moins connu, mais l’Europe et la France sont tout aussi proactives. J’illustrerai cela concrètement en rappelant ce que la Banque de France et l’Eurosystème ont réalisé jusqu’à présent, et nos nouveaux projets, dont beaucoup sont liés aux travaux exploratoires sur les monnaies numériques de banque centrale (MNBC). 

Je commencerai par la MNBC interbancaire, pour laquelle la Banque de France a été pionnière en conduisant douze expérimentations depuis novembre 2020. Nous avons exploré tous les cas d’usage identifiés pour tous les types de DLT (publiques et privées) avec un large éventail de partenaires publics et privés3. Ces expérimentations ont montré que les banques centrales seront en mesure de piloter l’offre de monnaie de MNBC interbancaire – ce qui est essentiel pour ancrer l’offre de la monnaie de banque centrale et, par conséquent, la stabilité financière dans le domaine de la tokenisation. Nous testons différentes technologies lors de nos expérimentations : nous améliorons notre propre DLT [DLS3] et, en parallèle, nous explorons d’autres protocoles et blockchains, qu’ils soient privés ou publics.

La Banque de France est désormais également activement impliquée dans les travaux exploratoires de l’Eurosystème concernant le règlement des actifs tokenisés en monnaie de banque centrale, qui a été lancé en avril dernier4. Avec notre technologie DL3S, nous sommes à l’origine de l’une des trois solutions qui seront utilisées courant 2024 pour les expérimentations et les essais, ces derniers impliquant des transactions réelles. L’Eurosystème a déjà publié les critères d’éligibilité envisagés et une enquête5, avant un appel formel à candidatures qui sera lancé dans les prochaines semaines, et conduira les expérimentations et essais courant 2024. Les banques commerciales et les autres acteurs financiers joueront un rôle essentiel dans le succès de notre phase exploratoire. J’invite en particulier les banques à profiter de ces expérimentations pour explorer les « dépôts tokenisés », en faveur desquels la BRI a fortement plaidé. Inscrits aux bilans des banques, ces dépôts diffèreraient considérablement des stablecoins, et pourraient potentiellement complémenter l’émission d’une MNBC interbancaire. 

Ceci m’amène à la MNBC de détail : après avoir mené une phase d’investigation sur deux ans, l’Eurosystème a récemment lancé la phase préparatoire qui jettera les bases d’un éventuel euro numérique6. Ce « billet de banque numérique » aura les mêmes caractéristiques que les espèces actuelles : il sera accepté partout dans la zone euro grâce à son cours légal7 ; il répondra aux normes les plus élevées en matière de protection de la vie privée et ses fonctionnalités de base seront gratuites pour les particuliers8. De plus, l’euro numérique apportera des avantages complémentaires par rapport aux billets de banque : il permettra l’usage de la monnaie de banque centrale dans le e-commerce, pour les paiements à distance entre pairs (peer-to-peer), ainsi que pour les paiements conditionnels, et favorisera l’inclusion financière à l’ère du numérique. 

De même, l’euro numérique sera distribué par le biais des banques : nous ne sommes pas et ne deviendrons pas des concurrents des banques commerciales. Une fois encore, la monnaie restera un partenariat public-privé. Mais la confiance que la monnaie de banque commerciale inspire est ancrée par sa pleine équivalence et sa convertibilité permanente, 1:1, à la monnaie de banque centrale. Distendre cet ancrage public signifierait tôt ou tard compromettre la confiance ; la monnaie de banque centrale tokenisée constituera le « pivot de sécurité » nécessaire, et servira également de « plateforme d’innovation »9. L’écosystème des paiements dans son ensemble en bénéficiera donc : le système d’euro numérique que nous développons permettra l’émergence de normes d’acceptation ouvertes, favorisant la convergence et offrant une base commune à partir de laquelle poursuivre les innovations. Avec sa solution paneuropéenne de paiement par portefeuille numérique nommée « wero », l’initiative européenne pour les paiements (EPI), conduite par le secteur privé, sera en mesure d’en profiter pleinement. 

Dans une perspective plus mondiale, nous travaillons activement à l’amélioration des paiements transfrontières. L’une des priorités du G20 est de remédier à leurs coûts de friction élevés, à leurs délais importants, à leur opacité et à leur faible accessibilité. Les banques centrales ont élaboré leurs dispositifs monétaires selon des principes similaires dans le monde entier, mais ceux-ci manquent d’interopérabilité opérationnelle. L’utilisation de la monnaie de banque centrale interbancaire pourrait remédier à ces problèmes et ainsi améliorer les paiements transfrontières.

  • Sur un horizon à court et moyen terme, nous étudions la création de ponts (bridges) entre les systèmes de paiement. Certains projets pourraient être mis en œuvre rapidement, par exemple la plateforme Nexus de la BRI, qui vise à permettre aux particuliers d’effectuer des paiements transfrontières instantanés en connectant les systèmes de paiement rapide du monde entier (y compris le service TIPS de l’Eurosystème). 
  • Des projets à plus long terme et de portée plus mondiale pourraient ouvrir de nouvelles voies. La BRI10 et le FMI11 réfléchissent activement à des plateformes intégrées, qui regrouperaient la monnaie de banque centrale tokenisée, les dépôts tokenisés et les actifs financiers tokenisés. En particulier, le projet de la BRI pour un unified ledger est très prometteur, car il rendrait les MNBC intrinsèquement interopérables et faciliterait considérablement les paiements transfrontières. Nous sommes impatients de contribuer à ce projet. 
    Parallèlement, nous poursuivons nos expérimentations, en collaboration avec la BRI, le FMI et les banques centrales nationales. Après le projet Mariana conduit sous l’égide du Hub d’innovation de la BRI, j’ai le plaisir d’annoncer que la Banque de France participera prochainement au projet Guardian de la MAS. Notre expérimentation commune, « Les Gardiennes », portera sur les multi-MNBC et les dépôts potentiellement tokenisés dans le cadre des opérations de pension transfrontières et en devises croisées.

Je conclurai avec l’un de nos architectes contemporains, Frank Gehry, qui a été l’un des tout premiers à utiliser le potentiel des ordinateurs pour concevoir des bâtiments emblématiques. Il a déclaré un jour que « l’architecture devrait parler de son temps et de sa place, mais aspirer à être intemporelle ». C’est précisément ce que nous, banques centrales, nous efforçons de réaliser une fois de plus, en collaboration avec des partenaires privés. Je vous remercie de votre attention. 

1 Menon (R.), The future of money, finance, and the internet, discours, 9 novembre 2021
2 Veuillez consulter par exemple les discours de Villeroy de Galhau, F., Big techs dans la finance : un roman d’apprentissage loin d’être terminé, 9 février 2023 et Régulation et innovation, le yin et le yang du secteur financier, 5 juillet 2023.
3 Banque de France, Whole sale central bank digital currency experiments with the Banque de France, New insights and key takeaways, juillet 2023.
4 Banque centrale européenne, L’Eurosystème va explorer de nouvelles technologies pour le règlement en monnaie de banque centrale des transactions financières de gros, communiqué de presse, 28 avril 2023
5 Banque centrale européenne, Enquête sur les projets de l’Eurosystème en matière d’essais et d’expérimentations de nouvelles technologies pour le règlement de gros en monnaie de banque centrale,13 octobre 2023
6 Banque centrale européenne, L’Eurosystème ouvre la prochaine étape du projet d’euro numérique, communiqué de presse, 18 octobre 2023
7 Commission européenne, Proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil établissant l’euro numérique, 28 juin 2023
8 Qu’il s’agisse de la tenue de compte, des paiements ou de l’accès à une application mobile.
9 Panetta (F.), Un euro numérique largement disponible et facile à utiliser, discours, 24 avril 2023
10 BIS Annual Economic Report, Chapter III. Blueprint for the future monetary system: improving the old, enabling the new, 25 juin 2023.
11 Adrian (T.) et Mancini Griffoli (T.), The Rise of Payment and Contracting Platforms, IMF Fintech notes, 19 juin 2023.

Mise à jour le 25 Juillet 2024