Interview

Radio Classique : « Nous anticipons désormais une croissance de 0,2 % au deuxième trimestre »

Mise en ligne le 10 Juillet 2026

Interview du gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, sur Radio Classique le vendredi 10 juillet 2026.

David Abiker
Emmanuel Moulin, bonjour.
 
Emmanuel Moulin
Bonjour David Abiker.
 
David Abiker
Merci de venir parler aux auditeurs de Radio Classique. Une première question triviale, et en même temps, elle a son importance dans le cœur de beaucoup de Français : est-ce qu'une victoire de l'équipe de France à la Coupe du monde de football aurait des effets positifs sur l'économie ?
 
Emmanuel Moulin
Il faut d’abord rester prudent, parce qu'il reste deux matchs. De même qu’en politique monétaire, on décide réunion par réunion, là, il faut attendre match par match. Il faut donc rester prudent sur la suite, mais c'est déjà un formidable parcours que fait l'équipe de France. En réalité, cela n'a pas beaucoup d'impact : on peut avoir un rebond de la consommation en téléviseurs mais ils sont souvent importés, on peut avoir un petit rebond aussi de la consommation dans les restaurants ou les bars, les livraisons de pizzas. Mais en général, d'autres secteurs ont des perspectives moins positives. En général, cela n'a donc pas beaucoup d'impact économique. Cela peut être favorable à la confiance des consommateurs. Et c'est surtout un bel exploit sportif.
 
David Abiker
Deux événements, Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, étaient attendus cette semaine. Le premier, c'était ce quart de finale, France-Maroc ; et puis, le deuxième, c'était la note de conjoncture de la Banque de France, qui est scrutée par tous les acteurs économiques, les commentateurs de l'économie. Elle vient de publier, donc, cette note de conjoncture, la Banque de France. Le risque de récession s'éloigne. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
 
Emmanuel Moulin
Si vous me permettez, je vais faire un petit retour en arrière. Nous avons publié des prévisions économiques au mois de juin, qui étaient fondées sur des hypothèses que nous avions prises à la fin du mois de mai, avec un prix du pétrole qui était assez élevé, à 100 dollars le baril. Nous n'avions pas à l'époque le cessez-le-feu, qui a été annoncé le 15 juin. Et nous avions des remontées du mois de mai qui étaient assez négatives. Nous avions donc une prévision de croissance, pour le deuxième trimestre, qui était à zéro. Aujourd'hui, nous avons d'abord le cessez-le-feu, et une baisse du prix du pétrole, et puis nous venons de publier notre enquête mensuelle de conjoncture. Qu'est-ce que c'est, l'enquête mensuelle de conjoncture ? Nous interrogeons chaque mois 8 500 chefs d'entreprise sur leur activité et les perspectives d'activité. Les résultats dans cette enquête de conjoncture sont assez positifs. Nous avons un rebond dans l'industrie, avec notamment certains secteurs qui sont porteurs, comme la défense, l'aéronautique, l'électronique, les centres de données, et d'autres secteurs qui ont rebondi après un mois de mai qui avait été difficile. Parce qu'il y avait beaucoup de jours de congés, il y avait beaucoup de ponts, et ça avait conduit à des fermetures plus longues que prévues, notamment dans l'automobile et dans le textile-habillement. Dans les services, nous avons aussi un rebond en juin par rapport au mois de mai, notamment dans tout ce qui est agroalimentaire : nous avons eu par exemple de bonnes perspectives dans les boissons, les glaces, évidemment, du fait de la canicule. Et puis, également, un rebond dans le bâtiment et les travaux publics - je resterai plus prudent, parce que les carnets de commandes restent assez déprimés. Avec ces données que nous avons récoltées, nous anticipons une croissance au deuxième trimestre qui serait de 0,2%, et non pas de zéro. Donc, nous nous rapprochons de l'INSEE. C'est un aléa positif sur la croissance annuelle de 2026.
 
David Abiker
Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, invité de Radio Classique, ça veut dire que s'il y a cette correction, ou en tout cas ce regain léger de croissance, c'est lié évidemment à l'annonce de la paix dans le détroit d'Ormuz, les hostilités ont repris, est-ce que vous pensez que ça va avoir, a contrario, un effet inverse le mois prochain ?
 
Emmanuel Moulin
C'est vrai qu'il faut rester très prudent, parce que nous sommes dans un environnement géopolitique qui est extrêmement volatil, où les choses changent d'un jour à l'autre. Nous constatons dans notre enquête que l'indicateur d'incertitude - nous prenons ce que nous disent les chefs d'entreprise, et nous regardons ce que cela reflète comme incertitude de leur part - est retombé au niveau d'avant la guerre au Moyen-Orient. Je ne sais pas dire si c'est parce que les chefs d'entreprise ont plus confiance ou parce qu’ils s'habituent, finalement, à cet environnement extrêmement volatil.
 
David Abiker
Emmanuel Moulin, est-ce que vous pensez que l'économie française est résiliente et que les chefs d'entreprise qui ont essuyé pas mal d’uppercut depuis plusieurs mois, je dirais même depuis plusieurs années, ont développé des capacités d'adaptation inédites, notamment dans ce fameux monde incertain ?
 
Emmanuel Moulin
Oui, l'économie française est résiliente. Elle l'a montré à plusieurs reprises dans le post-Covid, également pendant la période d'inflation. On voit que les entreprises savent s'adapter. Certains secteurs sont porteurs aussi dans l'environnement qui est le nôtre : l'aéronautique, la défense évidemment, et puis tout ce qui est lié à l'intelligence artificielle - c'est un booster de croissance, moins élevé qu'aux Etats-Unis, mais il existe quand même. Et puis, nous avons constaté aussi que les entreprises se sont adaptées à la canicule. Nous avons eu deux épisodes de canicule au mois de juin. Les entreprises ont changé les horaires, elles se sont adaptées, elles ont pu continuer à produire, même dans des conditions parfois dégradées, avec de la fatigue des collaborateurs, mais elles ont pu continuer à produire et à augmenter leur production.
 
David Abiker
Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, invité de Radio Classique. On va se projeter dans les semaines, les mois qui viennent. Il va y avoir deux feuilletons en parallèle : un feuilleton budgétaire qui promet d'être aussi compliqué que celui de l'année dernière, pour boucler un budget, faute de majorité à l'Assemblée nationale ; et évidemment le feuilleton de l'élection présidentielle. Est-ce que vous êtes totalement indépendant de ces deux actualités-là à la Banque de France ? Est-ce que vous êtes dans un sanctuaire, une forteresse ignorante, indépendante, de toutes les turbulences qui vont arriver ?
 
Emmanuel Moulin
Non, non, pas du tout. Nous sommes indépendants, mais nous ne vivons pas hors du monde. La discussion budgétaire, évidemment, a un impact sur la stabilité financière, sur la croissance et sur la confiance. Et il est donc extrêmement important pour nous qu'un budget soit voté, et que ce budget permette aussi le redressement des comptes publics, parce que nous avons aujourd'hui un déficit de l'ordre de 5 % : il est beaucoup plus élevé que celui de nos voisins dans la zone euro. Nous faisons partie d'un collectif, d'une équipe : c'est comme l'équipe de France, c'est l'équipe de l'euro ! Nous ne pouvons pas considérer que nous pouvons avoir un déficit plus élevé que les autres. Nous avons aussi une dette qui continue à augmenter. Il est donc important de réduire notre déficit, parce que cela mange toutes nos marges de manœuvre. Nous avons une charge de la dette qui augmente : si nous continuons comme cela, la charge d’intérêts atteindra 100 milliards en 2029. Et cela veut dire moins d'argent pour toutes les priorités que nous pouvons avoir en matière de politique économique et de politique d'avenir, notamment d'investissement. Et dans le monde dans lequel nous sommes, il est essentiel que nous puissions investir dans l'intelligence artificielle, la transition écologique et le quantique.
 
David Abiker
Et quand vous parlez comme ça, vous vous considérez comme un lanceur d'alerte ? Vous êtes le gouverneur de la Banque de France, mais j'ai cette question en tête : c'est la question de l'indépendance. Vous êtes le gardien d'une certaine orthodoxie économique, mais de quoi êtes-vous indépendant ?
 
Emmanuel Moulin
Nous sommes indépendants du pouvoir politique. Nous ne recevons pas d'instructions dans nos décisions de politique monétaire. Nous avons un mandat qui est de lutter contre l'inflation. C'est donc dans ce cadre-là que nous sommes indépendants. Mais nous participons au débat public, notamment sur les sujets liés à notre mandat de lutte contre l'inflation. Or l'inflation dépend aussi de la croissance potentielle. C'est en cela que nous sommes indépendants. Mais nous avons une voix également, et nous pouvons parler et expliquer quels sont les sujets importants qui structurent l'économie française.
 
David Abiker
Une campagne présidentielle, c'est l'occasion de parler d'économie, de redressement, de financement des services publics. J'en passe et des meilleurs. On entend aussi beaucoup d'âneries sur le plan économique. Est-ce que vous serez tenté de corriger ces âneries durant la campagne présidentielle ?
 
Emmanuel Moulin
Nous respectons évidemment le débat démocratique. Nous ne nous immisçons pas dans le débat démocratique. Mais il y a des faits que l'on peut rappeler : le fait que nous sommes dans la zone euro, qu'il y a des traités, que la politique monétaire est indépendante. Et il y a des invariants, je dirais, de grandes tendances auxquelles nous sommes confrontés comme l'ensemble des pays, et que l'on ne peut pas ignorer, en particulier, le vieillissement de la population et son impact sur nos finances publiques et sur notre modèle social ; la transition écologique, qui est un élément important, on voit tous les jours l'impact que cela peut avoir sur les entreprises et sur nos concitoyens ; et puis, l'autonomie stratégique. C'est cela qui est important : notre indépendance, pas seulement l'indépendance de la Banque de France, mais l'indépendance de l'Europe.
 
David Abiker
Inversement, j'ai dit les âneries économiques prononcées pendant une campagne présidentielle, il peut y avoir aussi d'excellentes idées pendant une campagne présidentielle. Est-ce que vous pouvez, en tant que gouverneur, totalement indépendant du politique, être influencé par de bonnes idées formulées par les candidats pendant la campagne présidentielle ? Ça vous fait marrer, hein ?
 
Emmanuel Moulin
Non. Nous écoutons le débat, nous respectons le débat, et nous ne nous mettons pas à la place des candidats ou des hommes politiques. Mais il y a des choses qu'on peut relever, et notamment des exemples étrangers. Je regarde ce qui se passe en Allemagne : il y a un consensus entre les socialistes et la droite sur le fait de faire une réforme des retraites. C'est important, c'est faire face aussi au vieillissement de la population en Allemagne, que nous vivons également en France. Et il y a parfois tendance, en France, à aller chercher de l'argent magique : se dire qu'il y aura une solution, la BCE pourra annuler notre dette, etc. Là, effectivement, nous pouvons dire que c'est peu probable, et ce n'est surtout pas souhaitable.
 
David Abiker
Un Thierry Breton qui dit : « Il faudrait imposer une règle d'or en France », est-ce que c'est une bonne idée, par exemple, la règle d'or budgétaire ?
 
Emmanuel Moulin
C'est une idée intéressante, mais c'est évidemment aux politiques de se prononcer là-dessus.
 
David Abiker
Emmanuel Moulin, une dernière question. Vous avez ce qu'on appelle un parcours exemplaire. Vous êtes ce qu'on appelle un grand serviteur de l'État, directeur de cabinet de Bruno Le Maire, notamment durant la crise des Gilets jaunes, directeur du Trésor, secrétaire général de l'Élysée. À longueur de discours, les syndicats, les politiques, expliquent que notre fonction publique est en crise, que les services publics sont en crise, que les fonctionnaires ont le blues. Avez-vous le sentiment que l'État est malade ?
 
Emmanuel Moulin
Non, je ne pense pas que l'État soit malade. J'ai toujours été très fier d'être un haut fonctionnaire. J'ai travaillé avec des personnes extrêmement engagées, désintéressées, des gens travailleurs, qui ne comptaient pas leurs heures. Quand on regarde autour de nous, nous pouvons être fiers de nos services publics, de l'hôpital, même s'il connaît des difficultés, de l'école, etc. Mais le problème que nous avons en France est que nous y consacrons beaucoup d'argent. Et on peut s'interroger sur l'efficacité de notre dépense. Est-ce qu'on pourrait faire mieux avec moins ? C'est certainement possible, parce que l'efficacité de la dépense doit être évaluée. Et aujourd'hui, on met peut-être beaucoup d'argent pour un résultat qui n'est pas à la hauteur des enjeux.
 
David Abiker
Un dernier mot, Emmanuel Moulin. Certains ont dit, quand vous avez été nommé à la Banque de France : « Emmanuel Macron place un homme à lui ». Vous sentez-vous être un homme d'Emmanuel Macron ?
 
Emmanuel Moulin
Non. J'ai travaillé avec le président de la République, pour lequel j'ai beaucoup de respect, mais j'ai ma vie, j'ai eu une carrière avant lui, j'aurai une carrière après lui. Je suis lié par des années que nous avons passées ensemble, mais j'ai une vie à moi.
 
David Abiker
Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, pour la première fois au micro de Radio Classique. Merci monsieur le gouverneur. Bonne route.
 

Mise à jour le 13 Juillet 2026