Résumé
Au cours des vingt dernières années, l’Europe a été confrontée à une série de chocs économiques majeurs — de la crise de la zone euro à la flambée des prix de l’énergie, en passant par la pandémie du Covid-19 — qui ont perturbé les économies et les revenus des ménages. Ces chocs n’ont pas affecté toutes les régions de manière égale. Certaines zones se sont rapidement redressées, tandis que d’autres ont peiné, révélant de profondes différences dans la capacité des régions à absorber et à s’adapter par le biais des salaires et de l’emploi. Cette résilience inégale a alimenté des inquiétudes croissantes concernant les inégalités régionales et les « territoires laissés pour compte », car des écarts de revenus persistants menacent l’équité et la crédibilité des politiques à l’échelle de l’UE.
Dans ce contexte, cet article examine la résilience du revenu des ménages européens — un indicateur du bien être plus direct que le PIB — face aux chocs macroéconomiques. Nous analysons dans quelle mesure, lorsque l’on considère le revenu disponible, les chocs touchant les salaires sont partiellement compensés à court terme par d’autres types de revenus. Ce phénomène est connu dans la littérature économique sous le terme de « lissage du revenu » (Deaton, 1992). À partir de données régionales détaillées couvrant la période 2000-2020, nous apportons plusieurs éclairages empiriques.
Premièrement, seulement environ 30 % des chocs salariaux sont lissés dans l’UE, ce chiffre atteignant près de 40 % dans la zone euro et 60% en Europe de l’Ouest. Concrètement, au cours des deux dernières décennies, lorsque lorsqu’un choc affectait les salaires totaux d’une région de l’UE diminuait de 1 €, le revenu disponible par habitant baissait en moyenne de 0,70 € dans cette même région. Cette baisse n’atteignait que 0,60€ pour les régions de la zone euro. Les principaux mécanismes atténuant ces chocs étaient les transferts publics (prestations sociales et cotisations) ainsi que les revenus immobiliers et issus du travail non salarié en zone euro. Les migrations ont également joué un rôle important dans la stabilisation des revenus régionaux, comme le montre notre distinction entre migration et solde naturel de la population.
Deuxièmement, le lissage des revenus est très inégal en Europe. Les régions d’Europe occidentale absorbent mieux les chocs salariaux grâce à des mécanismes plus diversifiés, incluant notamment les revenus de la propriété (incluant intérêts, dividendes…). En revanche, l’Europe centrale et orientale ainsi que les pays du Sud tels que la Grèce, l’Italie, le Portugal et l’Espagne s’appuient sur moins de canaux, ce qui les rend plus vulnérables. Fait intéressant, le lissage des revenus n’augmente pas de manière régulière avec le PIB par habitant ; il atteint un pic dans les régions à revenu intermédiaire, ce qui suggère que les facteurs institutionnels et structurels pourraient jouer un rôle important.
Troisièmement, l’analyse par clustering révèle une nette division entre les régions centrales, semi-périphériques et périphériques. Les régions centrales disposent de mécanismes de lissage plus solides et diversifiés, tandis que les régions périphériques accusent un retard en la matière. Les revenus de la propriété (intérêts, dividendes…) et les canaux démographiques sont significatifs uniquement dans les régions centrales, ce qui indique que ces zones sont plus attractives et disposent probablement de marchés financiers plus fonctionnels.
Cela suggère qu’il existe «plusieurs vitesses » d’ajustement en Europe, où certaines régions disposent d’une meilleure capacité à lisser les chocs. Nous montrons également que les frontières des groupes ne coïncident pas entièrement avec les frontières nationales, ce qui souligne l’intérêt d’une approche régionale.
En résumé, la capacité de l’Europe à protéger les revenus des ménages lors des chocs reste incomplète et varie considérablement selon les régions. Pour bâtir une Union plus résiliente, les politiques doivent combiner des mécanismes publics et privés et cibler les régions dépourvues d’outils efficaces de lissage des revenus.
Mots-clés : partage du risque, lissage des revenus, union monétaire, migration
Codes JEL : E21, F22, F36, F45, G15