Note : Nombre de livrets CEO pour 1000 habitants avant la crise (1924) et taux de croissance des guichets bancaires, à niveau départemental. À gauche, avant la crise (fin 1925 - fin 1928). À droite, pendant la crise (fin 1929 - fin 1932).
Le graphe montre une forte relation négative entre la densité de CEO avant la crise et le taux de croissance de l’activité bancaire dans les années de crise. L’analyse économétrique ainsi que le matériel historiographique établissent que les départements à forte densité de CEO sont ceux qui ont connu un déclin plus marqué de l'activité bancaire (Monnet, Riva et Ungaro 2021). Parmi les départements les plus touchés figurent, par exemple, ceux de l'Est et du sud-est du pays, des zones fortement industrialisées où les caisses d'épargne étaient très répandues. Les départements comptant moins de livrets de CEO par habitant ont connu de leur côté une baisse plus faible, voire une augmentation du nombre d’agences bancaires.
Cette relation négative n'était pas le prolongement d'une tendance antérieure. Le panneau de gauche du Graphique 2 ne montre aucune corrélation entre la densité de CEO avant la crise (en 1924) et le taux de croissance des agences bancaires entre 1925 et 1928. Les CEO et les banques n'étaient pas des substituts mais plutôt des compléments avant la crise (Bonin 1999). Les banques fournissaient à leurs clients des moyens de paiement et des services tels que la gestion de portefeuilles de titres et conseil en investissement, souvent gratuitement, alors que les livrets des CEO représentaient des dépôts "purs", quoique bien rémunérés.
Cependant, lors du déclenchement de la panique, les retraits bancaires ont été observés dans tout le pays et les dépôts dans les CEO et les banques sont devenus négativement corrélés. En conséquence, les banques ont réduit leurs crédits à l'économie. Le PIB local a connu une chute marquée en termes réels, puisque les CEO ont transféré les dépôts au Trésor sous forme de numéraire et en achetant des obligations d'État. (Monnet, Riva et Ungaro 2021). Le Trésor, pour sa part, n'a pas réalisé de plans d'investissement mais a utilisé ces fonds pour réduire le déficit public, comme dicté par la "mentalité étalon-or" de l’époque.
Les effets réels et les enseignements pour la stabilité financière
Notre étude utilise ensuite la densité des CEO d'avant la crise comme instrument exogène pour capturer le taux de croissance du nombre d’agences bancaires pendant la crise. Notre stratégie d'identification repose sur le fait que nous savons où les fonds retirés des banques ont été finalement déposés. En utilisant cette méthode, nous constatons un fort effet de la baisse de l'activité bancaire sur le PIB. Une diminution de 1% du nombre d’agences bancaires a provoqué une baisse du PIB d'environ 1% par an entre 1929 et 1932. Pour donner un ordre de grandeur, une diminution annuelle de 1% des agences bancaires était associée à une diminution de 2% du crédit bancaire, calculé en utilisant des données nationales. L'effet causal de la panique bancaire ainsi identifié expliquerait grosso modo un tiers de la baisse du PIB réel en 1930-1931.
Bien que les systèmes bancaires soient aujourd’hui très différents du système français de l'entre-deux-guerres, cette étude permet de tirer plusieurs enseignements pour la période actuelle. En effet, les paniques bancaires peuvent toujours exister malgré l'assurance des dépôts et elles sont d’autant plus présentes dans de nombreuses économies émergentes, qui n'ont pas encore mis en œuvre une assurance des dépôts crédible. Par ailleurs, nous mettons en évidence que le dualisme entre institutions de dépôt très réglementées et institutions non réglementées représente une source d'instabilité financière.
Ce cas historique permet donc d’illustrer ce qui pourrait se passer dans le secteur financier en cas de transferts soudains par les ménages et les entreprises de leurs dépôts des institutions financières non bancaires (NBFI) non sécurisées et non soumises à l’assurance des dépôts vers les banques réglementées. Un autre champ d’application serait la possibilité d'une ruée hors des banques dans un contexte de mise en place d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) (voir notamment Bindseil et Panetta 2020). Les dépôts d'épargne sûrs analysés dans notre étude ont attiré l'épargne déposée dans les banques en période de crise, de la même manière que la MNBC pourrait le faire dans le futur, une banque centrale n’étant pas supposée faire défaut. Cet exemple historique appelle donc à une conception de la MNBC qui inclut des moyens des prémunir contre ce risque, notamment en plafonnant sa détention.