Les effets des chocs récents sur la circulation de billets en France
Billet de blog 459. Malgré l’essor des paiements numériques, la demande de billets reste élevée en France et en Europe. Elle repose sur trois facteurs : l’usage transactionnel, en recul, les motifs de précaution et la demande provenant de l’étranger. Les chocs récents ont pu modifier leur part respective dans la demande globale. L’analyse des vitesses de circulation par dénomination permet d’en éclairer les effets.
Graphique 1 : Indicateur macroéconomique de vitesse de circulation des billets en France, par coupure
Pour appréhender l’ampleur des changements dans la nature de la demande de billets, l’analyse de la vitesse de circulation des billets - c’est-à-dire “le nombre de fois qu’un billet change de mains ou est utilisé comme moyen de paiement sur une période donnée” - est utile. Celle-ci est faible pour les billets thésaurisés - c’est-à-dire détenus comme une épargne - , élevée pour ceux utilisés dans les transactions du quotidien et intermédiaire pour ceux circulant à l’étranger (Devigne, De Pastor, Lalouette, 2023). Faute de données, cette vitesse est approximée par plusieurs indicateurs alternatifs, coupure par coupure. Ils révèlent des dynamiques contrastées depuis cinq ans, avec des implications concrètes pour l’activité fiduciaire de la Banque de France, qui a dû adapter ses actions.
Des changements de comportement de détention a priori limités à certaines coupures
Depuis 2002, la répartition des entrées brutes aux bornes de la filière (caisses de la Banque de France et centres-forts des transporteurs de fonds) demeure stable à la fois pour les dénominations les plus basses (5 et 10 EUR, environ 5 % et 35 %) et les plus hautes (100, 200 et 500 EUR, à 2 % au global) (voir graphique 1). Ces entrées, suggèrent que les chocs récents n’ont pas significativement modifié les comportements de détention associés à ces coupures.
En revanche, l’analyse suggère une substitution progressive des billets de 20 EUR vers ceux de 50 EUR, liée notamment à la hausse des prix, au montant moyen de retrait et à la présence proportionnellement plus importante de billets de 50 EUR dans les distributeurs automatiques de billets (DAB) (voir graphique 2). Cette évolution pourrait traduire un changement d’usage du billet de 50 EUR, de plus en plus mobilisé dans les transactions, tendance renforcée par les crises récentes.
Graphique 2 : Répartition des entrées de billets aux bornes de la filière fiduciaire en France (en nombre de billets)
Approche logistique : hausse de la durée moyenne de circulation des billets
L’estimation de la vitesse de circulation peut s’appuyer sur des données de gestion des flux de production et de distribution de la Banque de France Elle consiste à comparer, sur une période donnée, le nombre de billets revenant aux bornes - y compris ceux remis en circulation par les acteurs privés - au stock en circulation. L’indicateur « logistique » mesure alors le nombre moyen de mois pendant lesquels un billet reste dans l’économie avant retour.
Cette mesure permet de mieux saisir l’évolution des motifs de détention par dénomination : les basses et moyennes dénominations (BMD, jusqu’à 50 EUR) servent surtout aux transactions, tandis que les hautes dénominations (HD, 100 EUR et plus) relèvent principalement de la thésaurisation (Seitz, Devigne et de Pastor, 2022). Le graphique 3 en présente les résultats.
Sur longue période, l’indicateur « logistique » montre un allongement de la durée moyenne de circulation, reflet de la digitalisation des paiements et du recul du motif de transaction au profit de la thésaurisation (domestique ou hors des frontières).
Avec la crise de la Covid, les BMD ont vu leur durée de circulation fortement augmenter, en lien avec une épargne de précaution accrue et la chute des dépenses de consommation, résultats de la fermeture temporaire de commerces, des limitations et contraintes sur les déplacements et du retournement de la conjoncture. Les tendances ont assez rapidement retrouvé un rythme proche de celui d’avant-Covid ensuite, en se situant néanmoins à un niveau légèrement supérieur à ceux de long terme.
Graphique 3 : Nombre de mois moyen avant retour aux bornes de la filière des billets, par coupure
La circulation des billets de 100 EUR présente une évolution atypique : pic en 2021, puis forte baisse de la durée de circulation, sans retour à la tendance haussière de long terme. Cette évolution pourrait s’expliquer par un retour massif de billets de 100 EUR en provenance de l’étranger – potentiellement expliqué par une saturation du marché et report sur les billets de 200 -, combiné à des envois plus faibles. L’exportation nette de billets est en effet en retrait depuis début 2022, cette dernière se mesurant par la différence entre les exportations et les importations de billets
L’approche macroéconomique confirme ces résultats
Une autre approche consiste à comparer les dépenses de consommation des ménages en espèces en valeur au stock de billets en circulation (toutes dénominations confondues). À consommation donnée, une hausse du stock de billets traduit une utilisation moins fréquente des billets à des fins transactionnelles. Cette méthode intègre l’effet des prix et des volumes de consommation : plus ces derniers augmentent, plus la demande de billets à des fins de transaction devrait augmenter. Les écarts à la tendance traduisent des changements d’usage non transactionnels.
L’indicateur macroéconomique (voir graphique 1) formalise cette approche. Il repose sur le logarithme du ratio entre les dépenses de consommation payées en espèces (estimées à partir de l’enquête SPACE de la BCE) et les émissions nettes cumulées de billets. L’indicateur s’interprète en variation et non en niveau.
Les résultats confirment une baisse tendancielle de la vitesse de circulation. En intégrant prix et volume, les tendances pré-Covid se prolongent pour les BMD, avec une discontinuité liée à la Covid limitée. À l’inverse, le 100 EUR suit une tendance exponentielle positive, confirmant une évolution spécifique de son usage.
Réponses opérationnelles de la Banque de France et de la BCE pour améliorer la qualité des billets
Malgré une tendance à la hausse de la thésaurisation et compte tenu du fort usage transactionnel de certaines coupures, la BCE et les BCN de la zone euro ont décidé de vernir les billets de 5, 10 et 20 EUR afin d’améliorer leur résistance. Le billet de 50 EUR n’est pas concerné, bien que sa durée de circulation semble inférieure à celle du 20 EUR : souvent retiré aux DAB, il alimente peu les fonds de caisse, circule moins et revient rapidement aux bornes, limitant son usure. Pour les 100 EUR et 200 EUR, aucune action n’est prévue : la baisse de circulation des 100 EUR observée depuis 2022 pour le reflète surtout un afflux temporaire lié aux importations (cf supra), et l’usage transactionnel du 200 EUR reste très limité en France.
Les billets de 5 EUR, fortement utilisés dans les transactions, posent parfois des difficultés d’approvisionnement pour les commerçants. Souvent conservés en fond de caisse pour le rendu de monnaie, les billets de 5 EUR reviennent peu aux bornes de la filière et sont parfois en mauvais état, malgré leur vernissage. Trois leviers sont envisagés :
- Arrêt du recyclage externe par les transporteurs de fonds et les banques, avec recyclage centralisé par la Banque de France pour permettre le remplacement par des billets neufs (une expérimentation conduite en 2025 s’est révélée concluante) ;
- Fluidification du circuit, via incitation des commerçants à restituer régulièrement ces billets de 5 EUR en échange de billets de même valeur mais de meilleure qualité (une expérimentation est prévue en 2026) ;
- Renforcement de l’approvisionnement des DAB en billets de 5 EUR, encore marginal.
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Mise à jour le 3 Septembre 2026