Le modèle social nippon freine aussi les salaires
Fondé sur l’emploi à vie, le modèle traditionnel induit une faible mobilité horizontale des employés, ce qui réduit par conséquent les incitations à la revalorisation des salaires pour retenir ou attirer les meilleurs éléments.
Dans ce modèle, la contrepartie de la sécurité de l’emploi est la flexibilisation des rémunérations par des heures supplémentaires et des bonus (en moyenne 20% du salaire total au Japon contre 11% aux États-Unis). Ceci conduit les entreprises à s’adapter via cette part variable plutôt que par des hausses du salaire de base. Ce phénomène pèse non seulement parce qu’une hausse une année peut être inversée l’année suivante mais aussi parce que la part variable s’applique peu aux non réguliers.
Enfin, les syndicats ont un pouvoir de négociation limité malgré des négociations salariales annuelles (shunto). En effet, le shunto concerne les employés réguliers des grandes entreprises du secteur manufacturier dont la part dans le salariat décroît avec l’essor des travailleurs non réguliers, des PME et des services. Or, en dehors du shunto, les négociations sont limitées. D’une part, les syndicats sont propres à chaque entreprise et manquent donc d’une coordination nationale qui leur donnerait plus de poids. D’autre part, ceux-ci sont confrontés à la baisse du taux de syndicalisation.
Des perspectives limitées en l’absence de réformes structurelles
L’évolution future des salaires au Japon – et donc de l’inflation – dépend des perspectives pour ces différentes composantes (cf. Table). L’évolution actuelle des déterminants de la courbe de Phillips devrait se poursuivre : le chômage continuerait de se réduire sur fond de baisse de la population active – conséquence du vieillissement – alors que les anticipations d’inflation et la productivité resteraient atones. Des réformes structurelles permettraient de redresser cette dernière, mais les plans annoncés ("Society 5.0" ; "4th Industrial Revolution") sont flous quant aux leviers pour susciter et diffuser l’innovation dans les domaines ciblés (Big Data, IA, Internet of things, etc.) et devraient avoir un effet limité.
L’emploi non régulier devrait poursuivre son essor à la faveur de la hausse de la participation des femmes et des seniors, qui se tournent davantage vers ce type de postes. Pour les femmes, les exigences familiales et le manque de structures d’accueil de la petite enfance limitent la possibilité de prendre un emploi régulier, plus exigeant en termes de temps de travail –notamment d’heures supplémentaires. De plus, un foyer peut bénéficier d’exonération d’impôts si le salaire du 2ème apporteur ne dépasse pas un plafond – créant une trappe à bas salaires. Concernant les seniors, un phénomène spécifique au Japon fait que les salariés voient leurs conditions d’emploi se dégrader à partir de 60 ans. Légalement, les entreprises doivent proposer un emploi aux salariés désirant poursuivre après cet âge, mais ne sont pas tenues de conserver les termes du précédent contrat. Dans les faits, l’employé régulier perçoit à 60 ans une indemnité importante de fin de carrière pour solde de tout compte, puis convertit son contrat avec un salaire et/ou un statut dégradés, parfois pour le même poste.
Réduire cette dualité entre employés réguliers et non réguliers demanderait des changements structurels. C’est l’objet de plusieurs réformes : "Equal pay for equal work" vise à réduire l’écart salarial entre les catégories de travailleurs alors que "Work-style Reform" cherche à garantir un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle notamment en limitant à 60 le nombre d’heures supplémentaires par mois. Néanmoins, le calendrier de ces mesures reste à détailler et leur mise en œuvre s’annonce délicate, par exemple sur la capacité de l’administration à contrôler l’équité du traitement salarial.