Le Tax Cuts and Jobs Act récemment adopté aux États-Unis contient trois volets principaux : a) la réduction du taux d’impôt sur les sociétés, de 35 % à 21 % – niveau comparable à la moyenne OCDE ; b) le passage à un système territorial où les entreprises américaines sont imposées uniquement sur les bénéfices réalisés aux États-Unis ; et c) une taxe ponctuelle sur le rapatriement des bénéfices accumulés à l’étranger, soit un taux bonifié de 15,5 % pour les fonds détenus sous forme de liquidités ou d’actifs liquides et de 8 % pour le reste, dont les entreprises peuvent s’acquitter sur une période de huit ans.
La nouvelle loi devrait donc inciter les multinationales américaines à déclarer leurs bénéfices aux États-Unis plutôt que dans des juridictions à faible fiscalité, entraînant une amélioration du solde des échanges de biens et des services et une baisse du solde du revenu primaire. La nouvelle loi devait également inciter les multinationales américaines à rapatrier leurs revenus aux États-Unis au lieu de les conserver à l’étranger.
Accumulation et transfert des bénéfices avant la réforme fiscale
Avant la réforme de la fiscalité des entreprises, l’imposition du revenu mondial des multinationales américaines correspondait à un crédit non remboursable au titre des impôts versés à l’étranger. Toutefois, les multinationales pouvaient conserver indéfiniment les bénéfices accumulés à l’étranger, n’étant soumises à la fiscalité américaine qu’au moment du rapatriement de ces fonds. Ce système a encouragé les multinationales à alléger au maximum leur charge fiscale par deux biais :
- l’accumulation de bénéfices non rapatriés, environ 2 500 milliards de dollars fin 2017 selon l’Institute of Taxation and Economic Policy, dont plus de 1 000 milliards en liquidités. Par exemple, fin 2017, Apple Inc. détenait 252 milliards de dollars sous forme de liquidités accumulées à l’étranger, soit 94 % du total de ses revenus en liquidités.
- le transfert des bénéfices, qui consiste à minorer les bénéfices déclarés aux États‑Unis pour en transférer vers les filiales situées dans des pays à faible fiscalité, essentiellement via les prix de transfert, souvent au titre de la propriété intellectuelle (brevets, marques, etc.). Six petites juridictions (Bermudes, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas, Singapour et Suisse), soit moins de 1 % de la population mondiale, détiennent 63 % du total des bénéfices réalisés à l’étranger par des multinationales américaines (Zucman, 2018).
Il en résulte une structure spécifique du compte courant des États-Unis, au niveau du solde des revenus comme du solde commercial. Les États-Unis sont un pays débiteur net, mais le solde de leur revenu primaire est positif et a augmenté au cours des quinze dernières années (graphique 1). Cela traduit un rendement plus élevé des actifs extérieurs détenus par les États-Unis que des passifs, situation souvent qualifiée de « privilège exorbitant ». De fait, les revenus perçus par les résidents américains au titre de leurs actifs extérieurs sont plus élevés que ceux relatifs à leurs passifs vis-à-vis des non-résidents. Cet excédent s’explique en partie par le fait que les multinationales américaines déclarent un montant plus élevé de bénéfices à l’étranger (Guvenen et al. (2017).
De plus, l’impôt sur les sociétés étant plus élevé aux États-Unis, les multinationales américaines étaient enclines à sous-estimer les exportations nettes de services dans les transactions intra-groupe, faisant artificiellement baisser le solde commercial. Cette stratégie, également utilisée dans l’industrie (exporter des composantes à des prix artificiellement bas et les réimporter à des prix plus élevés), se pratique essentiellement dans les secteurs de haute technologie et pharmaceutique. Les multinationales détenant un montant élevé d’actifs incorporels les transfèrent souvent vers leurs succursales situées dans des pays à faible fiscalité, versent des royalties pour l’utilisation des droits de propriété intellectuelle, réduisant ainsi au minimum les bénéfices réalisés aux États-Unis.
L’impact transitoire de la réforme fiscale sur le rapatriement des bénéfices
Outre la réduction de l’impôt des sociétés, la nouvelle loi a permis le passage à un système territorial, dans lequel les bénéfices réalisés et taxés à l’étranger ne sont pas imposés aux États-Unis. Comme mesure de transition, la loi impose une taxe ponctuelle sur le rapatriement attendu des bénéfices accumulés détenus à l’étranger. Ces réformes ont un impact sur les bénéfices des multinationales réalisés à l’étranger, comptabilisés comme revenus au titre des investissements directs étrangers (IDE) dans le revenu primaire de la balance des paiements. Ces bénéfices sont déclarés soit comme dividendes (si renvoyés aux États-Unis) soit comme bénéfices réinvestis (si conservés à l’étranger).