Note : L’indicateur de Gini rend compte de la distribution des revenus dans une population ; il varie entre 0 (l’égalité parfaite des revenus) et 1 (cas limite ou un seul individu disposerait de la totalité des revenus). Les coefficients de Gini des revenus fiscaux moyens par adulte des départements de la France métropolitaine sont calculés avant et après impôt sur le revenu, sans pondération de la population (afin de se focaliser sur les différences entre départements et ne pas supposer implicitement que les revenus sont également distribués au sein d’un département).
La question des inégalités spatiales suscite un intérêt grandissant. Ce que l’on qualifie parfois de fracture territoriale décrit un processus de divergence entre des métropoles participant toujours plus à la création de richesse et le reste du territoire. La désindustrialisation et l’avènement d’une économie des services et de la connaissance participe à une polarisation de l’activité sur certains territoires. Ce billet apporte une perspective historique à cette évolution grâce à une reconstitution inédite des inégalités interdépartementales de revenu depuis 1922.
L’échelle du département est utile et pertinente. Utile, car leur périmètre est relativement stable depuis leur création en 1789, ce qui facilite la comparaison historique des données statistiques qui leur sont associées. Pertinente, car c’est à cet échelon que se déploient certaines politiques de développement territorial dans les domaines sanitaires, sociaux, éducatif et de l’aménagement.
Des inégalités entre départements en baisse depuis cent ans
Notre périmètre géographique porte sur 90 départements car nous excluons les départements d’outre-mer et nous conservons les départements d’Ile-de-France et de Corse dans leur définition antérieure aux scissions des années 1960 (passage de 3 à 8 départements dans la régions parisienne) et 1970 (passage d’un à deux départements en Corse).
Pour chaque département, nous avons collecté et numérisé dans les archives et publications officielles du ministère des Finances, le nombre de foyers fiscaux imposables, le revenu imposable que ces derniers ont déclaré ainsi que le montant total d’impôt qu’ils ont acquitté. Nous faisons appel également aux distributions départementales de revenu par foyer fiscal pour les périodes 1960-1969, 1986-1998 et 2001-2015 calculées par Bonnet et Sotura (2020). Enfin, nous utilisons les populations départementales par âge annuelles calculées par Bonnet (2020). Nous reconstruisons à partir de ces statistiques le revenu fiscal moyen – nominal hors parité de pouvoir d’achat – par département, avant et après paiement de l’impôt sur le revenu, pour chaque année depuis 1922.
Les inégalités interdépartementales de revenu fiscal moyen sont clairement à la baisse depuis un siècle (cf. Graphique 1). En début de période, le coefficient de Gini était supérieur à 0,14 tandis qu’il est aujourd’hui inférieur à 0,06. On observe deux périodes de baisse quasi continue : entre 1922 et 1939 et entre 1948 et 2015. Entre 1948 et 1990, la diminution se fait à un rythme quasi constant de 1,4% par an. On constate ensuite un ralentissement : depuis 2000, la baisse se poursuit mais est en moyenne de 0,3% par an.
D’une diagonale des faibles revenus à une diagonale des faibles densités
Comment s’est traduite cette convergence, département par département ? En 1922, le nord de la France était particulièrement riche : à l’exception du Pas-de-Calais, tous les départements bénéficiaient d’un revenu fiscal moyen supérieur à la moyenne nationale, avec un maximum atteint dans les départements de la Seine et de la Seine-et-Oise (cf. Graphique 2). Les départements limitrophes (Eure, Eure-et-Loir, Loiret, Meuse, Haute-Marne et Côte-d’Or) présentaient un revenu fiscal moyen proche de la moyenne nationale. Au sud de cette zone, la quasi-totalité des départements se caractérisaient par un revenu fiscal moyen inférieur à 90 % de la moyenne nationale. Les zones géographiques où la faiblesse des revenus était la plus marquée (soit un revenu fiscal moyen inférieur à 75% de la moyenne nationale) se trouvaient en Bretagne, dans le Sud-Ouest ainsi que dans les Alpes du Sud et la Corse. Au sud, les exceptions significatives étaient le Rhône et les Bouches-du-Rhône, abritant de grandes métropoles régionales, ainsi que les Alpes-Maritimes.