Bulletin de la Banque de France

La crise gazière de 2022 : catalyseur ou révélateur de la recomposition de l’industrie européenne ?

Published on 19th of February 2026
Authors : Colin Baget, Sophie Rivaud

Bulletin no 262, article 5. La rupture des flux de gaz russes en 2021 2023 a déclenché une crise énergétique majeure en Europe, touchant d’abord les pays les plus exposés, au premier rang desquels l’Allemagne, ainsi que les branches industrielles à forte intensité énergétique, notamment la chimie et la métallurgie. Au-delà de cet épisode, on observe depuis le début des années 2000 une recomposition de l’industrie européenne en faveur des branches les moins intensives en énergie telles que la pharmacie et l’électronique. Ces branches sont davantage portées par la demande finale que les industries intensives en énergie, signalant une recomposition structurelle au sein de l’industrie manufacturière.

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Codes JEL : Q41, Q43, E23, L60

1 Le gaz russe, soutien historique de l’industrie européenne intensive en énergie

Un compromis énergétique structurant, en particulier dans certains pays européens

Héritière d’un appareil industriel bâti sur le charbon, l’Europe s’est progressivement tournée vers des sources d’énergie primaire dont elle était faiblement dotée sur son sol – pétrole, puis gaz naturel – tout en développant la production d’électricité. Ces sources d’énergie, plus aisées à transporter et à stocker, mieux adaptées à l’automatisation et à la modernisation des procédés industriels, et généralement plus efficientes sur le plan énergétique, se sont graduellement substituées au charbon dans la plupart des secteurs. À partir des années 1970, plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, comme l’Autriche ou l’Allemagne, se sont ainsi tournés vers le gaz soviétique (puis russe). Des contrats de long terme, des infrastructures dédiées (notamment les gazoducs Yamal et Nord Stream) et des prix modérés ont durablement sécurisé l’alimentation énergétique de leurs industries.

Ce modèle a permis à l’industrie européenne de bénéficier de prix du gaz compétitifs, certes plus élevés qu’aux États-Unis, producteurs d’hydrocarbures, mais légèrement inférieurs à ceux de l’Asie. En effet, au cours des années 2010, les prix bas et stables du gaz naturel ont fourni un soutien durable à la production industrielle. Cet avantage s’est construit au prix d’une forte dépendance à la Russie, qui fournissait en 2021 près de 155 milliards de mètres cubes de gaz à l’Union européenne, soit environ 40 % de sa consommation annuelle (Agence internationale de l’énergie – AIE, 2022).

Une base industrielle intensément consommatrice d’énergie et géographiquement concentrée

Ce cadre énergétique favorable a soutenu le développement de branches industrielles particulièrement consommatrices d’énergie, en particulier de gaz naturel. Il s’agit notamment de la métallurgie, de la chimie, du verre, du papier, du raffinage et de la cokéfaction, de l’industrie du bois ou encore du secteur agroalimentaire. Pour ces activités, les consommations intermédiaires de gaz et d’électricité représentaient au moins 5 % de la valeur ajoutée produite en 2018. Ce pourcentage est le seuil retenu dans cet article pour qualifier les secteurs dits à forte intensité énergétique, à l’image de travaux similaires (Simon, 2022). Dans ces secteurs, le gaz joue un double rôle : il constitue à la fois une source d’énergie et un intrant de production, en particulier dans la chimie et la pétrochimie. Cette polyvalence rend toute substitution complexe et souvent coûteuse. …

Updated on the 19th of February 2026