Pendant des siècles, elles ont organisé les échanges économiques, le peuplement des territoires et les moyens de subsistance des populations. Les échanges commerciaux en furent l’un des principaux moteurs – notamment avec le commerce caravanier transsaharien –, mais ceux‑ci répondaient également aux besoins de la vie quotidienne : agriculture saisonnière, alliances matrimoniales, exploitation des ressources naturelles ou encore pastoralisme 1. Dans les territoires sahéliens et soudanais, les transhumances permettent encore aujourd’hui de faire vivre près de 268 millions de personnes (FAO, 2018), tout en entretenant des réseaux d’échanges, d’alliances et d’entraide entre communautés.
Ces héritages se prolongent dans les migrations contemporaines 2 : les mobilités en Afrique subsaharienne progressent et demeurent avant tout intracontinentales. Elles structurent les marchés du travail, s’inscrivent dans des stratégies de diversification des revenus et favorisent l’intégration régionale du sous‑continent. Le nombre de migrants vivant dans un autre pays africain est ainsi passé d’environ 6 millions en 1960 à 12 millions en 2000, avant de poursuivre sa progression sous l’effet de la croissance démographique, de l’urbanisation et du développement des espaces économiques régionaux pour atteindre près de 24 millions en 2024 3 (Udelsmann Rodrigues et Bjarnesen, 2020).
Cette intensification des mobilités s’accompagne toutefois d’une augmentation rapide des déplacements forcés, provoqués par les conflits, les crises climatiques et les chocs économiques. Alors que les pays africains accueillent l’immense majorité des réfugiés et des personnes déplacées du continent, la gestion de ces flux représente un défi budgétaire croissant pour des États aux marges de manœuvre limitées, dans un contexte de recul de l’aide publique au développement (APD). Cet article examine les causes de ces mobilités, leur caractère principalement régional et les implications de la hausse des déplacements forcés pour les finances publiques des États d’Afrique subsaharienne.
1. Des fragilités structurelles aux crises conjoncturelles : les nouveaux moteurs des migrations
Les migrations contemporaines en Afrique subsaharienne s’inscrivent dans la continuité de mobilités anciennes, que les récentes transformations économiques, politiques et institutionnelles ont amplifiées ou réorientées. Le corridor Burkina Faso‑Côte d’Ivoire, premier corridor de migration internationale entre deux pays africains (OIM, 2026), en constitue une illustration : il repose sur l’importance du travail saisonnier dans la construction et dans la culture du cacao en Côte d’Ivoire, renforcé par la proximité géographique et par les réseaux familiaux et économiques transfrontaliers. Le cadre de libre circulation de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) permet cette mobilité, car il garantit aux ressortissants communautaires le droit d’entrer, de séjourner jusqu’à quatre‑vingt‑dix jours sans visa, puis de résider et de s’établir dans les autres États membres 4 (d’autant plus facilité pour les pays faisant partie de l’union monétaire). Malgré le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO en janvier 2025, ces droits continuent provisoirement d’être reconnus afin de préserver la mobilité régionale, ce qui témoigne de l’importance économique et sociale de ces flux pour les pays concernés et de leur profond ancrage dans les dynamiques régionales.
1 Les systèmes pastoraux reposent sur des déplacements saisonniers pouvant aller jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres, afin de valoriser des ressources fourragères dispersées dans des milieux hétérogènes et soumis à une forte variabilité climatique.
2 Sauf précision dans le texte, la notion de « flux migratoires » peut faire référence aux termes de « migrants », « réfugiés » ou « déplacés », qui sont des concepts bien distincts (cf. annexe 1)
3 Département des affaires économiques et sociales des Nations unies (DAES), « International Migrant Stock 2024 ».
4 CEDEAO (1979), « Protocol relating to free movement of persons, and the right of residence and establishment », mai