Fatigue fiscale et stabilité monétaire en CEMAC : une analyse des seuils de rupture par un modèle DSGE multipays
Cet article analyse la non‑linéarité entre soutenabilité budgétaire et stabilité monétaire dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Le modèle DSGE 2 multipays avec fonctions de transition logistique montre comment l’émergence de la fatigue fiscale et la chute des réserves de change déclenchent un régime de dominance fiscale structurelle. Le franchissement des seuils critiques sature le système bancaire régional de titres publics, générant une éviction massive du crédit privé et rendant la politique monétaire de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) involontairement procyclique. L’analyse des scénarios de chocs pétroliers et d’arrêt brutal des financements étrangers (« sudden stop ») révèle une contagion asymétrique où les États fiscalement disciplinés subissent l’instabilité macroéconomique des pays surendettés. Pour renforcer la résilience de la CEMAC, l’étude préconise un ciblage budgétaire préventif préseuil, un durcissement des normes prudentielles sur le risque souverain et l’approfondissement du marché financier sous‑régional.
La CEMAC est caractérisée par une dominance de la production pétrolière pour cinq des six États membres, et par un ancrage fixe du franc CFA à l’euro par le biais des réserves de change (Fonds monétaire international, 2017). Dans un tel arrangement institutionnel, la volatilité des cours mondiaux du brut cesse d’être un simple choc de termes de l’échange conjoncturel ; elle agit comme un puissant catalyseur de non‑linéarités et de seuils de rupture macroéconomiques (Bikaï et Kouam, 2018). Lorsque les finances publiques des États pétroliers se détériorent sous l’effet d’un retournement des marchés de matières premières, la gestion budgétaire entre en collision frontale avec la défense de la parité monétaire (Bikaï et Kouam, 2018). Il s’ensuit une succession de régimes illustrée dans l’annexe 1 sur la dynamique du cours du baril, de la dette et de la liquidité bancaire.
L’analyse du tableau de l’annexe 1 sur la période 2010‑2025 révèle une transition de régimes dictée par les fluctuations du Brent 3. À « l’âge d’or pétrolier » (2010‑2014), caractérisé par un prix du baril élevé et un endettement minimal (18 % du PIB), a succédé un assèchement de la liquidité (2015‑2019) où l’effondrement des cours a fait doubler les ratios de dette. Cette dynamique s’est aggravée lors de la crise Covid (2020‑2021), avec un baril sous les 20 dollars et des pics d’endettement critiques (100 % au Congo, 42,2 % au Cameroun), contraignant la BEAC à amorcer une phase d’injection de liquidité. Dès lors, la consolidation fragile (2022‑2025) consacre l’émergence d’une « fatigue fiscale » face à une dominance budgétaire prononcée : le resserrement monétaire et le renchérissement du coût du financement installent les prémices d’un resserrement du crédit systémique.
Face aux besoins de financement des États, la BEAC se trouve confrontée au dilemme de la dominance fiscale (Sargent et Wallace, 1981) : durcir ses conditions d’intervention pour garantir la stabilité monétaire, au risque de précipiter une crise de liquidité bancaire, ou s’accommoder des déséquilibres budgétaires, au péril d’un épuisement des réserves menaçant la pérennité du régime de change. Ce dilemme se déploie au cœur d’un environnement contraint par quatre défis structurels majeurs qui limitent la résilience de la zone : i) une vulnérabilité systémique aux chocs récurrents de termes de l’échange ; ii) une expansion asymétrique de la dette publique entre États ; iii) des rigidités structurelles entravant l’ajustement fiscal (Fonds monétaire international, 2019) ; et iv) une transmission directe et rapide des déséquilibres fiscaux à la sphère monétaire (Bova et al., 2014).
Ces quatre défis forment le socle de la fatigue fiscale telle que définie par Ghosh et al. (2013) : une situation où la capacité d’un gouvernement à générer des surplus primaires s’affaiblit à mesure que le stock de dette s’accumule. Il s’ensuit un basculement du financement des États vers le marché sous‑régional, voire vers les euro‑obligations, qui sature le système financier et génère une éviction du crédit monétaire des déficits publics épuise les devises jusqu’à au secteur privé (Banque africaine de développement, 2021). Forte de ce constat, cette étude se propose de répondre à la question : à quel niveau d’endettement les politiques budgétaires des pays de la CEMAC perdent‑elles leur capacité de réaction à la dette, et par quels mécanismes la règle de politique monétaire de la BEAC interagit‑elle avec l’émergence de cette fatigue fiscale pour préserver l’ancrage monétaire à l’euro ? Une telle analyse impose de se départir des approches linéaires pour endogénéiser ces mécanismes de rupture.
1. Contexte théorique et positionnement de l’étude
L’analyse des interactions entre discipline budgétaire et stabilité monétaire en CEMAC peut s’articuler autour de trois piliers conceptuels complémentaires.
1.1 De l’indépendance à la dominance fiscale
Depuis les travaux de Haavelmo (1945), l’interdépendance entre politiques budgétaire et monétaire est admise. À ce sujet, Sargent et Wallace (1981) soulignent l’illusoire indépendance de la banque centrale face à l’absence de contrainte budgétaire intertemporelle à long terme, paradigme approfondi par la théorie fiscale du niveau des prix (Leeper, 1991 ; Sims, 1994). Dans les économies en développement, l’étroitesse des marchés financiers et la faible mobilisation fiscale imposent souvent un régime de dominance fiscale. Sous frictions financières, la politique monétaire perd son autonomie pour défendre exclusivement les réserves de change (Schmitt‑Grohé et Uribe, 2003). En CEMAC, la BEAC fait face à un paradoxe : son mandat de stabilité monétaire est mis à mal par une procyclicité réactive face aux chocs de matières premières (Ngakosso, 2016). Ce mécanisme illustre les crises de balance des paiements de première génération (Krugman, 1979), où le financement monétaire des déficits publics épuise les devises jusqu’à menacer le régime de change.
1.2 De la réaction fiscale linéaire à la fatigue fiscale
L’analyse classique de soutenabilité, fondée sur une fonction de réaction linéaire où le gouvernement ajuste constamment son solde primaire au stock de dettes (Bohn, 1998), est contredite par le concept de « fatigue fiscale » (Ghosh et al., 2013). Au‑delà d’un seuil critique – l’espace budgétaire limite –, les coûts politiques et sociaux de l’austérité deviennent prohibitifs, induisant une déconnexion non linéaire entre l’effort budgétaire et l’endettement. Cette non‑linéarité s’accentue dans les économies rentières en raison de l’incompressibilité des dépenses et de la volatilité des recettes extractives (Fournier et Fall, 2017). Pour la CEMAC, Nembot et Ningaye (2022) confirment empiriquement cet effet de seuil, montrant que les fluctuations du brut saturent l’espace budgétaire et figent la réaction fiscale des États.
1.3 Asymétries, externalités et apports des modèles DSGE non linéaires
En union monétaire, les souverainetés budgétaires face à une autorité monétaire unique génèrent un aléamoral (Beetsma et Uhlig, 1999). L’indiscipline budgétaire d’un membre crée des externalités inflationnistes négatives (Chari et Kehoe, 2007) et désancre les anticipations globales (Bianchi et Melosi, 2017), contraignant l’action de la banque centrale. C’est pourquoi la littérature privilégie les modèles DSGE non linéaires (Leeper et al., 2017) qui intègrent des transitions logistiques pour endogénéiser la prime de risque souverain (Benkhodja, 2014 ; Bi et al., 2016). Pour les pays de la CEMAC, les travaux de Essiane (2022) puis Mvondo et al. (2025) capturent les interconnexions pétrolières et les règles monétaires. Toutefois, ils restent linéaires. S’inscrivant dans la lignée de Mvondo (2026), notre étude innove en introduisant simultanément trois ruptures endogènes : i) une règle budgétaire soumise à la fatigue fiscale par transition logistique ; ii) une prime de risque reflétant le nexus banque‑souverain ; et iii) une contrainte de change fixe. Ce cadre offre un laboratoire théorique inédit pour tester la résilience du policy‑mix sous‑régional.
2 Modèle d’équilibre général dynamique stochastique (en anglais, dynamic stochastic general equilibrium, DSGE).
3 Le « Brent » désigne la principale référence internationale pour les prix du pétrole brut.
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Updated on the 2nd of November 2026