Stagnation de la productivité en France : héritage de la crise ou ralentissement structurel ?

Rémy Lecat est chef du service d’études sur les échanges extérieurs et sur les politiques structurelles de la Banque de France. Il est également membre du Comité directeur de l’Association française de science économique et enseignant en économie du logement à l’École d’économie d’Aix Marseille (AMSE). Il est diplômé de l’IEP de Paris, de l’université de Cambridge et titulaire d’un doctorat de l’École d’économie de Paris (PSE). Ses principaux thèmes de recherche sont la productivité, les fonctions de production et le marché immobilier. Il a publié ses travaux dans des revues telles que the Review of Economics and Statistics, the B.E. Journal of Macroeconomics et the Review of Income and Wealth. Il participe à un projet ayant trait aux données de la productivité à long terme pour un panel de pays et à leur analyse (www.longtermproductivity.com).

Selon Andrews, Criscuolo et Gal (2015), on observe au niveau mondial une divergence croissante entre les entreprises à faible productivité et les entreprises à forte productivité. Cette, Corde et Lecat ont traité cette question en étudiant des données macroéconomiques, des données sectorielles et des données individuelles d’entreprises implantées en France. Selon leurs principales conclusions, le ralentissement de la productivité qui a suivi la crise financière a été généralisé et ne dépend pas d’un secteur, d’une taille d’entreprise ou d’une catégorie « secteur x taille» d’entreprise ; les entreprises à la frontière n’ont pas enregistré de ralentissement de leur productivité ; les entreprises à faible productivité ont poursuivi au même rythme leur rattrapage vis-à-vis des entreprises à forte productivité, mais la dispersion de la productivité entre firmes s’est accrue, ce qui suggère une augmentation des difficultés de réallocation des facteurs de production parmi les entreprises.

Un aperçu des conclusions récentes en matière de ralentissement de la productivité

Un ralentissement de la productivité a été observé dans de nombreux pays avancés, notamment en France. La croissance de la productivité a désormais atteint un plus bas historique (Bergeaud et al., 2016). Cette tendance peut s’analyser comme un héritage de la crise financière ou comme un phénomène plus structurel. En effet, elle pourrait correspondre à un essoufflement de la contribution du progrès technologique à la croissance de la productivité. Ce point fait l’objet de vifs débats entre techno–optimistes et techno–pessimistes. En effet, les techno–optimistes (Mokyr et al., 2015[1] et Brynjolfsson et McAfee, 2014[2]) annoncent une nouvelle vague de croissance de la productivité, tandis que pour les techno-pessimistes (Gordon, 2012[3]) la vague de progrès technologique actuelle n’est pas aussi importante que les précédentes.

Cependant, pour les pays qui ne se situent pas à la frontière technologique, le processus de convergence devrait continuer d’alimenter la croissance de la productivité. Par conséquent, le débat se focalise maintenant sur la dynamique au niveau des entreprises. À l’échelle mondiale, Andrews, Criscuolo et Gal (2015)[4] ont remarqué une divergence croissante entre les entreprises à faible productivité et les entreprises à forte productivité. Dans les entreprises « à la frontière », la productivité n’a pas ralentie, tandis qu’elle a stagné dans toutes les autres entreprises. Cette divergence est imputable à l’économie du digital qui crée un phénomène du type « le gagnant prend tout»  lié aux effets de réseau et il est plus difficile pour une entreprise à faible productivité de se procurer le capital nécessaire pour converger. En effet, ce capital, constitué de bases de données et d’algorithmes, est désormais immatériel et n’est pas nécessairement commercialisé s’il est développé en interne à l’entreprise.

Le ralentissement de la productivité résulte-t-il de la crise ?

En premier lieu, il convient de déterminer si le ralentissement remonte à la crise financière. Cette, Corde et Lecat ont d’abord testé les ruptures de tendances de la productivité à partir de données macroéconomiques et sectorielles. Sur la base des données macroéconomiques, la dernière rupture à la baisse des tendances est intervenue au début des années 2000, plusieurs années avant la crise financière. Sur la base d’une série sectorielle et d’une série « secteur x taille » d’entreprise  établies à partir de données individuelles d’entreprises, les auteurs montrent que le ralentissement est généralisé et ne dépend pas d’un secteur, d’une taille d’entreprise ou d’une catégorie « secteur x taille » d’entreprise, comme le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC). En outre, la dernière rupture à la baisse s’est produite principalement avant la crise financière, même si certains secteurs ont été touchés durant la période de crise.

La convergence au niveau des entreprises s’est-elle ralentie ?

En analysant la dynamique de la productivité des entreprises, les auteurs montrent que les entreprises les plus performantes en France n’ont pas enregistré de ralentissement de la productivité, comme cela a pu être observé au niveau mondial. Toutefois, cela indique plutôt une augmentation de la dispersion des niveaux de productivité des entreprises qu’un ralentissement de la convergence. En effet, les entreprises les plus performantes ne se maintiennent pas longtemps à ce niveau : 3 ans en moyenne. La « frontière de productivité », telle qu’elle est définie ici, se renouvelle donc à un rythme rapide. L’examen d’autres indicateurs, comme les dispersions inter‑déciles ou inter-quartiles, confirme cette augmentation. En testant formellement la β‑convergence au niveau de l’entreprise, les auteurs n’ont néanmoins pas mis en évidence de ralentissement dans les années 2000. Les entreprises à faible productivité ont poursuivi au même rythme leur rattrapage vis-à-vis des entreprises à forte productivité.

Plusieurs explications ont été avancées. Premièrement, cette dispersion plus importante pourrait être fondée sur une détérioration de l’allocation des facteurs. En effet, la France a été touchée par un certain nombre de chocs au cours de cette période, comme le choc des TIC, l’apparition de nouveaux concurrents dans le commerce international, la crise financière et un ralentissement dans le secteur de la construction. Ces évolutions ont nécessité une réallocation des facteurs de production entre secteurs et entreprises. L’efficacité allocative de la main d’œuvre, en particulier, peut être limitée en raison des contraintes liées à la mobilité géographique ou de la faible efficacité du dispositif de formation continue. Deuxièmement, les taux d’intérêt réels ont diminué sur cette période, ce qui a permis la survie d’un plus grand nombre d’entreprises à faible productivité. Le seuil de rentabilité au-delà duquel l’entreprise est viable a vraisemblablement suivi l’évolution à la baisse des taux d’intérêt réels, entraînant une augmentation de la dispersion de la productivité.

Ces deux hypothèses qui ne s’excluent pas mutuellement continuent d’être explorées à la Banque de France : Libert (2018)[5] a ainsi étayé l’hypothèse d’une dégradation de l’allocation des facteurs, Aghion et al. (2018)[6] ont exploré quant à eux la seconde hypothèse.

 

G. Cette, S. Corde et R. Lecat (2017) « Stagnation de la productivité en France : héritage de la crise ou ralentissement structurel ? », Economie et Statistique/Economics and Statistics, octobre, Vol. 494 à 496, p. 11–38.

 

[1] Joel Mokyr, Chris Vickers et Nicolas L. Ziebarth (2015), « The history of technological anxiety and the future of economic growth: Is this time different? », Journal of Economic Perspectives, Vol. 29, n° 3, été, p. 31–50.

[2] Erik Brynjolfsson et Andrew Mcafee (2014), The second machine age – Work, progress, and prosperity in a time of brilliant technologies, Kindle edition.

[3] Robert Gordon (2012), « Is U.S. Economic Growth Over? Faltering Innovation Confronts the Six Headwinds », National Bureau of Economic Research, NBER Working Papers n° 18315.

[4] Dan Andrews, Chiara Criscuolo et Peter Gal (2015): « Frontier Firms, Technology Diffusion and Public Policy: Micro Evidence from OECD Countries », OECD Global Productivity Forum background paper.

[5] T. Libert (2018), « L’(in)efficacité de l’allocation des facteurs avant, pendant et après la Grande récession », document de travail n° 658 de la Banque de France

[6] P. Aghion, A. Bergeaud, G. Cette, R. Lecat et H. Maghin (2018), « Credit constraints and productivity », mimeo.

Mis à jour le : 16/04/2018 16:00