Marché du travail, des biens et des services

Composition de l’emploi et courbe de Phillips

Français

La structure professionnelle du marché du travail joue un rôle dans la relation entre les prix et le chômage c’est-à-dire la courbe de Phillips (CP). La diminution de la part des emplois routiniers peut expliquer un quart du récent aplatissement de la CP dans l’Union monétaire européenne (UEM).

Publié le 01/10/2021

L’aplatissement de la courbe de Phillips et la disparition des emplois routiniers

Depuis les années 1970, la question de savoir si la courbe de Phillips (CP) - la relation négative entre inflation et chômage - existe encore ou si elle a disparu fait débat (par exemple, Berson et al. 2018 montrent qu’elle reste valide). La réponse dépend souvent de la méthodologie, de l’échantillon de pays considérés et des spécifications économétriques utilisées. Nous soutenons que, dans l’UEM, la CP des prix existe toujours, mais qu’elle s’est affaiblie ces dernières années (graphique 1.a). La littérature met en avant deux explications possibles à ce phénomène. La première est liée à l’ancrage des anticipations d’inflation et à l’engagement plus fort des banques centrales à maintenir l’inflation à un niveau faible (Blanchard, 2016). La seconde tient aux modifications structurelles des fondamentaux de l’économie résultant, par exemple, de la numérisation, du vieillissement de la population, de la mondialisation et de la dynamique du marché du travail. À partir des travaux de Siena et Zago (2021), ce billet se concentre sur la seconde explication et montre que les transformations de la structure professionnelle du marché du travail jouent un rôle dans l’aplatissement de la CP des prix.

Ces vingt dernières années, le marché du travail de l’UEM a changé, notamment sa structure par métiers. Comme le montre le graphique 1.b, la part d’emplois routiniers n’a pas cessé de baisser ; une évolution qui s’est temporairement accélérée pendant la Grande récession et la crise de la dette souveraine (zones en gris). Ce phénomène, que l’on appelle la polarisation de l’emploi (ou du marché du travail) décrit la diminution sur longue période de la part des emplois routiniers (professions de type administratif ou productif) au bénéfice d’emplois abstraits (emplois de gestionnaires, emplois hautement qualifiés, ou dans les services et la vente). Comme l’expliquent Acemoglu et Autor (2011), cette tendance de long terme résulte essentiellement de l’automatisation, c’est-à-dire du remplacement progressif des travailleurs routiniers par des machines et des technologies hautement performantes. Mais il ne s’agit pas uniquement d’une dynamique de long terme. La polarisation suit également le cycle économique : les emplois routiniers sont détruits plus rapidement pendant les récessions (Jaimovich et Siu (2020)). À cet égard, nous utilisons les propriétés de la polarisation du marché du travail pour montrer que la structure de l’emploi joue un rôle dans l’aplatissement de la CP. Premièrement, nous montrons que, à un instant donné, les pays dont la part d’emplois routiniers est relativement élevée affichent une relation plus forte entre inflation et emploi. À l’inverse, quand la part d’emplois routiniers d’un pays est relativement faible, la courbe de Phillips est plus plate (graphique 2). Deuxièmement, cette relation évolue au fil du temps avec la modification de la polarisation de l’emploi.

Graphique 2 : Pente de la courbe de Phillips et emplois routiniers dans l’UEM
Graphique 2 : Pente de la courbe de Phillips et emplois routiniers dans l’UEM Note : Ce graphique présente la pente de la courbe de Phillips des prix et la part des emplois routiniers telles qu’observées à 2005T1 pour les pays ayant rejoint l’UEM avant 2002 (à l’exclusion du Luxembourg).

Au-delà de ces corrélations simples, il existe une causalité à sens unique : c’est la variation exogène de la composition de l’échelle de l’emploi qui entraîne un aplatissement de la CP et non l’inverse. Nous utilisons l’hétérogénéité entre les pays en matière de destruction d’emplois routiniers, telle que déterminée de façon exogène par chaque récession, pour montrer que chaque fois que la structure du marché du travail évolue en faveur des emplois non routiniers, on observe ensuite un aplatissement de la pente de la CP. En quantifiant ces effets, nous sommes en mesure de confirmer que le changement de la structure de l’emploi survenu pendant la Grande récession et la crise de la dette souveraine peut expliquer 25 % de l’aplatissement de la CP des prix dans l’UEM (mais pas l’accentuation récente de la pente de la CP des salaires).

L’importance de la fluidité des marchés du travail

Pourquoi la polarisation du marché du travail entraîne-t-elle un aplatissement de la CP ? La réponse tient aux différences entre professions. D’une part, le marché des emplois non routiniers cognitifs (appelés « emplois abstraits » en raison de la nature des tâches effectuées) est plus « fluide », c’est-à-dire qu’il affiche des taux de séparation et d’embauche plus élevés. En revanche, le marché des emplois routiniers est moins « fluide » : il affiche des taux de séparation et d’embauche plus faibles (graphique 3). Nous utilisons le cadre théorique de Blanchard et Gali (2010) pour montrer que cette hétérogénéité de professions est importante pour la pente de la courbe de Phillips néokeynésienne. En particulier, un degré élevé de « fluidité » du marché du travail aplatit la CP. Ainsi, la réallocation de l’emploi vers plus de fluidité (des métiers routiniers vers les métiers non routiniers) affaiblit la relation entre inflation et chômage. Un résultat comparable serait obtenu avec un simple modèle « insider-outsider », dans lequel les travailleurs routiniers déjà en place (davantage syndiqués et rigides) laissent place aux travailleurs non routiniers extérieurs (moins syndiqués et plus flexibles).

Graphique 3 : Taux de séparation moyen selon le type d’emplois
Graphique 3 : Taux de séparation moyen selon le type d’emplois Note : Le graphique présente le taux de séparation moyen (et l’intervalle de confiance à 95 %) pour trois catégories d’emplois avant la Grande récession (barres bleues) et après la crise de la dette souveraine (barres rouges).

Récession liée à la Covid-19 : à quoi s’attendre ?

Pour conclure, la structure par profession du marché du travail joue un rôle dans la relation structurelle entre les prix et le chômage. Il est important pour les responsables de la politique monétaire d’en prendre conscience, notamment au vu de la crise actuelle. De fait, la pandémie de Covid‑19 a affecté certaines professions plus que d’autres. Par exemple, les premiers confinements ont davantage affecté les emplois non routiniers (services, hébergement) que les emplois routiniers. En revanche, les politiques mises en place pour atténuer les dommages causés par la pandémie, tels que le plan Next Generation EU, exerceront probablement l’effet opposé sur le marché du travail, via un soutien plus prononcé en faveur de l’emploi numérique et de l’emploi vert. Il est donc difficile d’évaluer l’impact net sur la structure de l’emploi et la façon dont la CP se comportera dans un avenir proche.

Par Daniele Siena et Riccardo Zago

Immobilier professionnel et résidentiel : quels effets de contagion avec la crise sanitaire ?

Français

Les dynamiques de prix de l’immobilier professionnel et de l’immobilier résidentiel sont très corrélées en France, à la fois historiquement et géographiquement. La crise sanitaire constitue initialement un choc asymétrique affectant plutôt la demande d’immobilier professionnel. Nous montrons néanmoins qu’une baisse des prix dans ce secteur pourrait affecter les prix de l’immobilier résidentiel, particulièrement dans les zones où l’offre est la plus contrainte.

Publié le 18/06/2021

Note : les lignes correspondent à la moyenne nationale ; les aires correspondent à l’interquartile de la distribution par département pour 39 départements pour les bureaux et 64 pour le résidentiel, disponibles depuis 1998. Sources : MSCI, indice des notaires, OCDE.

Des cycles de prix fortement corrélés

Les biens immobiliers se répartissent en deux catégories : les logements (« immobilier résidentiel ») et les locaux destinés à un usage professionnel (« immobilier professionnel »). Les modèles économiques standards (Roback 1982) prédisent une évolution similaire des prix des différents biens immobiliers sur le long-terme. En effet, la formation des prix répond à des fondamentaux macroéconomiques communs. De plus, les deux secteurs partagent une composante commune avec le prix du foncier et des mécanismes d’arbitrage empêchent une divergence durable : la possibilité, dans l’ancien, de transformer des logements en locaux professionnels (ou inversement), et la concurrence sur les terrains constructibles pour le neuf. Kishor (2019) décompose ainsi l’évolution des prix des deux marchés entre facteurs communs et effets de contagion. 

De fait, la corrélation entre les prix de l’immobilier résidentiel et professionnel parmi les 64 départements de notre panel est de 60% en France, et les cycles de prix sont assez synchrones pour tous les segments (bureaux, commerce, locaux industriels). En particulier, les séries longues de prix des bureaux et de logements montrent que les épisodes de correction des années 1990 et de 2008 ont touché simultanément ces deux secteurs (graphique 1). Cette corrélation des variations de prix s’accompagne d’une stabilité du prix relatif des bureaux et des locaux industriels (ratio des prix au m² par rapport au résidentiel), mais d’un déclin du prix relatif des commerces, reflétant des évolutions structurelles comme l’essor du commerce en ligne. Enfin, cette forte corrélation n’est pas propre à la France : Gyourko (2009) identifiait déjà « plus de similarités que de différences » entre ces marchés aux États-Unis, affichant une corrélation de 40%.  

Dans l’ancien, les changements d’affectation des biens subissent des contraintes réglementaires

La possibilité de modifier l’affectation d’un bien est une source de convergence des prix. Cet effet est théoriquement plus fort dans les zones où l’offre est plus contrainte, car le prix du foncier représentera une composante plus importante des prix et les transformations de biens pourront être plus attractives. Toutefois, des contraintes réglementaires limitent la substituabilité des usages des biens. Davis Huang et Sapci (2020) montrent que ces différences réglementaires expliqueraient jusqu’à 20% des différences de corrélation des prix entre villes aux États-Unis.

En France, un projet de transformation d’un logement en local professionnel (ou inversement) requiert une demande administrative de changement de destination et peut engager des coûts importants d’aménagement des espaces. 

À l’exception de Paris, où la tension sur l’offre est la plus forte, la part des changements de destination dans les demandes de permis de construire est surtout élevée dans les zones peu denses (Graphique 2). De manière intéressante, ce constat était déjà souligné par une note administrative de 2006 portant sur la période 1990-2005, à une époque où la surproduction de locaux professionnels avait pu encourager la transformation de ces locaux en logements (Nappi-Choulet 2013) dans les territoires les moins dynamiques économiquement.

L’analyse des changements d’affectation révèle aussi une asymétrie attendue entre les transformations de locaux professionnels en logements (2,1 % des dépôts de permis de construire entre 2017 et 2019), et les opérations inverses (0,9%). Le code de la construction encadre plus strictement ces dernières, en exigeant notamment une demande de changement d’usage dans les zones les plus tendues. 

Graphique 2 : part des dépôts de permis de construire des personnes morales consistant en un changement de destination, par département, entre 2017 et 2019.
Graphique 2 : part des dépôts de permis de construire des personnes morales consistant en un changement de destination, par département, entre 2017 et 2019. Note de lecture : Les codes couleurs correspondent aux quartiles dans la distribution de la part des dépôts de permis de construire consistant en un changement de destination. Source : Sitadel.

Dans le neuf, la concurrence pour les terrains est limitée aux zones densément peuplées

Le deuxième mécanisme de convergence des prix provient de la concurrence pour l’accès au foncier : en 2018, 57 % de la surface mise en chantier correspondait à des logements et 43 % pour des locaux professionnels. Cette concurrence oriente la construction sur le secteur le plus rentable du point de vue du promoteur, augmente ainsi l’offre sur ce secteur, en réduit le prix relatif et l’avantage initial en termes de rentabilité. Ce mécanisme n’opère toutefois que dans les zones les plus tendues où les nouveaux développements immobiliers sont contraints par un manque de terrain à bâtir. 

Sans contrainte d’accès au foncier, la corrélation des deux types de constructions est élevée, reflétant le cycle économique sous-jacent. En revanche, une contrainte de disponibilité des terrains ne permet pas une construction importante simultanément dans les deux secteurs : le graphique 3 montre ainsi que la corrélation de la construction est plus faible dans les zones densément peuplées. 

Cet effet peut être confirmé par une estimation économétrique qui mesure l’effet d’une variation des prix relatifs de l’immobilier professionnel (par rapport au résidentiel), sur la variation de l’activité relative de la construction. La construction de locaux professionnels est 1,8 fois plus réactive à une hausse du prix relatif dans les zones tendues par rapport aux zones non tendues : une hausse du prix relatif de l’immobilier professionnel de 1 % se traduirait ainsi par une hausse relative de la construction dans ce secteur de 0,16 % dans les zones tendues contre seulement 0,09 % dans les autres départements.

Graphique 3 : corrélation des surfaces autorisées (recevant un permis de construire) à fin professionnelle ou résidentielle par département entre 1999 et 2018, dans les zones tendues (densité de population supérieure à la médiane) ou non.
Graphique 3 : corrélation des surfaces autorisées (recevant un permis de construire) à fin professionnelle ou résidentielle par département entre 1999 et 2018, dans les zones tendues (densité de population supérieure à la médiane) ou non. Source : Sitadel.

Quelles implications pour l’impact de la Covid-19?

La crise sanitaire actuelle s’est traduite initialement par un choc asymétrique sur les revenus des ménages et des entreprises, les premiers ayant été moins affectés que les seconds. D’autre part, la crise a pu accélérer le déploiement du télétravail ce qui pourrait durablement affecter la demande de locaux professionnels : la Fed d’Atlanta prédit par exemple un triplement du télétravail une fois la crise terminée, par rapport à la période antérieure. Selon une estimation de l’IEIF, le développement du télétravail pourrait réduire de 12 % à 36 % la surface de bureaux nécessaires aux entreprises en Ile-de-France. Ces évolutions créent un risque de baisse des prix plus important pour l’immobilier professionnel. En 2020, les indices de prix de l’immobilier professionnel ont ainsi connu une baisse de -0,4%, tandis que les prix résidentiels poursuivaient leur hausse à +5,3%. L’analyse des rendements des foncières allemandes, un marché auquel participent de grandes foncières résidentielles et commerciales, confirme ces évolutions. On observe ainsi un décrochage des foncières professionnelles par rapport à leurs homologues de l’immobilier résidentiel en 2020, avec toutefois un rattrapage en 2021 (Graphique 4).

Graphique 4 : évolution des rendements annuels des foncières de l’immobilier résidentiel et professionnel en Allemagne depuis 2015.
Graphique 4 : évolution des rendements annuels des foncières de l’immobilier résidentiel et professionnel en Allemagne depuis 2015. Source : Bloomberg.

Le manque de profondeur historique des données ainsi que le caractère inédit de la crise actuelle incitent à la prudence. Toutefois, comme les ratios des prix entre ces deux secteurs sont stables sur le long-terme, on peut s’attendre à une réaction des prix de l’immobilier résidentiel, au moins à moyen-terme. En plus des pressions induites par le contexte macroéconomique, l’immobilier résidentiel pourrait subir à terme un effet de contagion de la baisse des prix de l’immobilier professionnel, sous le double effet des reconversions de locaux professionnels vacants et d’une concurrence moindre pour l’accès au foncier. Ces effets sont susceptibles d’être plus fort dans les zones où l’offre est la plus contrainte et/ou si les changements de destination sont relativement peu coûteux. 

Par Thomas Ferrière, Dorian Henricot 

Le travail des femmes pendant la crise de la Covid-19

Français

La crise de la Covid-19 a bouleversé l’organisation du travail. Les femmes ont été à la fois en première ligne pour affronter le virus et présentes pour s’occuper de leurs proches dans ces temps difficiles. Leur participation au marché du travail a été peu affectée en raison des politiques publiques d’accompagnement et de leurs efforts dans la gestion du temps personnel et professionnel.

Publié le 08/03/2021

En mars 2020, l’arrêt net de l’activité du fait de la lutte contre la pandémie a engendré une crise économique très atypique, notamment en ce qui concerne le marché du travail. En France, contrairement à la Grande récession de 2008, peu de différences ont été observées entre les femmes et les hommes en termes d’évolution de chômage et de taux d’emploi (Graphique 1) alors même que la crise de 2020 a touché massivement des secteurs plutôt féminins, comme les services, et non l’industrie comme la crise de 2008. Plusieurs facteurs contribuent à l’expliquer :

  • Au printemps 2020, du fait de la structure par genre des emplois, les femmes se sont retrouvées en première ligne dans la lutte contre le virus. Les métiers du soin sont très majoritairement féminins : les infirmiers sont principalement des infirmières, la parité est en passe d’être atteinte chez les médecins et les professions d’aide-soignant ou d’aide à domicile restent très féminines. D’autres métiers très féminisés ont été également exposés, comme les hôtes de caisses dans les supermarchés ou les personnels de ménage, qui ont continué à mener leurs tâches quotidiennes dans cette période de fortes incertitudes sur la maladie.
  • Le développement très large du chômage partiel, son adaptation à la garde d’enfants, et le soutien important accordé aux entreprises fermées administrativement ont permis d’éviter un chômage massif et la sortie de nombreuses femmes du marché du travail, comme cela a pu être observé notamment aux États-Unis, en Corée du Sud ou au Japon (Djankov et al. 2020). La reprise de l’école et des différents modes de garde d’enfants en bas âge après le confinement du printemps 2020 a également permis aux mères de pouvoir (télé)travailler plus facilement.

    Un bouleversement de la vie professionnelle et personnelle

    Pour les femmes engagées dans des activités considérées comme essentielles, un effet positif de la crise sanitaire a été la valorisation et une meilleure reconnaissance de leur métier. Le revers de la médaille a été une exposition active au virus et la peur corrélative de le transmettre à leurs proches et aux personnes vulnérables qu’elles côtoient dans leurs professions. Pour les autres, la pratique généralisée du télétravail sur les postes éligibles ainsi que le recours massif au chômage partiel -- lors du premier confinement de mars à mai 2020 en particulier -- ont bouleversé l’organisation du travail et l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle.

    Dans un premier temps, l’articulation entre le télétravail et les tâches du foyer a pu être difficile pour les mères. Albouy et Legleye (2020) ont en effet montré que ces dernières ont davantage que les pères pris en charge la gestion de l’école à la maison, tout en continuant à assumer les tâches non-rémunérées usuelles, elles-mêmes en augmentation du fait de la présence permanente de la maisonnée (repas, courses, ménage). Or, les données collectées par l’OCDE montrent que, bien avant la pandémie, les travaux ménagers et le soin des enfants étaient déjà très largement assumés par les mères. Dans les pays développés, les femmes consacrent en effet deux heures supplémentaires à ces travaux par rapport aux hommes. Le poste le plus important est le soin apporté aux enfants avec 35 minutes par jours, soit plus du double du temps consacré par les hommes (15 minutes). Les mères ont également renoncé à travailler pour garder leurs enfants deux fois plus souvent que les pères.

    La contrepartie positive des confinements et couvre-feux est la prise de conscience par un grand nombre de conjoints de l’importance des tâches ménagères à mener et la difficulté de les articuler avec la vie professionnelle. À plus long terme, le télétravail régulier pourrait favoriser une meilleure organisation de la répartition entre vie privée et vie professionnelle ainsi que du temps imparti aux tâches ménagères au sein des couples (Hupkau et Petrongolo, 2020).

    Femmes et précarité en temps de Covid-19

    Malgré les nombreux dispositifs publics de soutien mis en place, les restrictions dues à la lutte contre la pandémie ont augmenté le nombre des situations de précarité. Selon les données de la Caisses d’allocations familiales, le taux de recours au RSA s’est, par exemple, accru de près de 9 % suite au confinement et semble s’être stabilisé à ce niveau (Graphique 2). Parmi les personnes en difficulté, les données de l’OCDE sur les revenus montrent que les femmes ont en moyenne des situations plus fragiles que les hommes, particulièrement les femmes en situation de parent isolé (elles représentent 18 % des ménages surendettés en 2020). La crise actuelle a renforcé cet effet. La fermeture des écoles et des crèches au printemps 2020 les a en effet contraintes à s’occuper de leurs enfants durant la journée, souvent au détriment de leur emploi et de leurs revenus. Les restrictions de contacts avec les plus âgés, qui auraient pu les aider, ont également provoqué des sorties du marché du travail ou des baisses de revenus conséquentes (Givord et Silhol 2020). Enfin, les femmes sont également les principales aidantes d‘adultes proches peu autonomes. Durant ces périodes, nombre d’entre elles ont dû cumuler leur emploi et une attention particulière envers leur entourage, limitant leur disponibilité sur le marché du travail

Graphique 2 : Évolution des foyers allocataires du RSA entre janvier 2019 et novembre 2020
Graphique 2 : Évolution des foyers allocataires du RSA entre janvier 2019 et novembre 2020 Source : CAF, Allstat FR2 Note de lecture : En novembre 2020, le nombre de foyers allocataires du RSA a augmenté de 9 points de pourcentage par rapport à janvier 2019.

Des politiques publiques qui doivent être attentives à l’inclusion des femmes

En France, les politiques publiques, telles que le chômage partiel pour garde d’enfants, ont permis de maintenir la présence des femmes sur le marché du travail depuis le début de la lutte contre la pandémie de Covid-19. Cependant, la crise de la Covid-19 pourrait avoir des conséquences à long terme sur la situation des femmes sur le marché du travail. Notamment, pour se préserver du risque pandémique, certains métiers pourraient automatiser plus largement leurs tâches (automatisation des caisses, digitalisation des commandes, des conférences ou des visites de logements, etc.). Des exemples historiques, comme l’automobile ou l’introduction des distributeurs de billets (Autor 2015), ont montré que l’automatisation s’accompagne d’une croissance de l’emploi. Toutefois, l’adaptation aux emplois créés, souvent plus qualifiés et mieux rémunérés, est plus ou moins aisée selon les profils concernés. En particulier, Chernoff et Warman (2020) montrent que les femmes ayant un emploi peu qualifié et à salaire faible ou moyen sont plus à risque de subir une destruction de leur emploi en raison de l’automatisation post-covid.

Les analyses du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) permettront de vérifier si les mesures de relance permettent aux femmes de prendre pleinement part à la reprise économique. Le HCE étudie en effet la prise en compte de l’égalité entre les sexes dans les études d’impact des textes législatifs. Ausculter les dispositifs d’accompagnement de la reprise sous ce prisme permettra de veiller à ce que ces textes n’aient pas de conséquences différentes selon les sexes, favorisant ainsi l’inclusion des femmes sur le marché du travail.

 

 

 

 

L’effet des transferts des multinationales sur le PIB Irlandais

Français

Les auteurs faisaient partie de la Direction des études et synthèses économiques de l’Insee lors de la rédaction de l’article dont le billet est tiré. Les auteurs remercient D. Blanchet pour ses conseils et suggestions lors de la rédaction de l’article. Ils demeurent seuls responsables des erreurs et omissions.

La croissance du PIB irlandais sur la période récente est fortement influencée par les transferts de multinationales américaines. Ces opérations se sont intensifiées depuis 2015. Les évolutions du PIB irlandais et de ses composantes ne reflètent plus seulement les fluctuations conjoncturelles mais aussi les choix de localisation d’activité des multinationales.

Publié le 03/02/2021

Lecture : Le RNB est égal au PIB auquel sont ajoutés les flux de revenus primaires (salaires, revenus de la propriété notamment) reçus de l'étranger et sont retranchés les flux de revenus primaires versés à l'étranger. La forte croissance du PIB au troisième trimestre 2020 est liée au déconfinement suivant la première vague de la crise sanitaire.

La croissance du produit intérieur brut (PIB) Irlandais fait l’objet de nombreux débats et d’une attention particulière au sein des organisations internationales (Eurostat, OCDE). Depuis 2015 (cf. Graphique 1), il y a eu huit trimestres avec une croissance trimestrielle supérieure à 2,5 %, un seuil près de deux fois plus élevé que la croissance trimestrielle moyenne observée entre 1995 et 2014. Depuis 1995, ce seuil a été dépassé à plusieurs reprises à la faveur du processus de rattrapage économique et à la suite de l’implantation de multinationales en Irlande. La nouveauté de la période postérieure à 2015 est la fréquence et l’ampleur des dépassements de ce seuil. Ces épisodes sont liés à des opérations de relocalisation du produit des ventes ou d’actifs opérées par des multinationales à destination de leurs filiales irlandaises. L’enregistrement comptable de ces opérations dans le calcul du PIB intervient par deux canaux : (i) principalement via des contrats de travail à façon qui viennent ajouter aux exportations « physiques » le produit des ventes d’une production effectuée à l’étranger mais dont des unités résidentes irlandaises sont propriétaires (ii) via le solde de la formation brute de capital fixe (FBCF) et des importations de services de recherche et développement (R&D). L’ampleur des variations du PIB irlandais et de ses composantes affecte les agrégats de la zone euro même si l’Irlande en représente 3% en 2020. Ainsi, au deuxième trimestre 2019, la contribution de l’Irlande au PIB de la zone euro est de 0,1 point, soit la moitié de la croissance trimestrielle.

On utilise le concept de revenu national brut (RNB) pour corriger une partie de l’effet des transferts de revenus avec le reste du monde. Alors que le PIB inclut les revenus générés en Irlande mais versés à des agents non-résidents en Irlande, le RNB mesure le revenu total des seuls agents résidant sur le territoire irlandais. Bien qu’il permette de déduire du PIB les entrées et sorties de revenus associés à des multinationales étrangères, le RNB montre aussi un profil heurté du fait du traitement des bénéfices réinvestis dans les filiales irlandaises, c’est-à-dire la différence entre les résultats dégagés par les filiales en Irlande au cours d’une année donnée et les dividendes versés durant cette même année aux entités non-résidentes. Une large partie de ces bénéfices réinvestis, correspondant aux dépréciations d’actifs immatériels, demeure au sein des unités résidentes irlandaises (Lane, 2017). Pour en tenir compte, le Central Statistics Office publie annuellement un RNB modifié, égal au RNB dont on retranche notamment les dépréciations sur les importations de services de R&D.

Le bond des exportations irlandaises

La dynamique récente du PIB irlandais s’explique principalement par l’augmentation des exportations en comptabilité nationale. Ainsi, au premier trimestre 2015, les exportations ont bondi de plus de 60% (soit 18 milliards). Cet effet s’est prolongé après 2015 et s’est accru lors des trimestres marqués par des zones grisées sur le graphique 2 où la propriété économique sur une production réalisée à l’étranger a été rattachée via des contrats de « travail à façon » à des filiales irlandaises. Le travail à façon intervient en comptabilité nationale lorsqu’une entreprise irlandaise a recours à une entreprise à l’étranger pour fabriquer des produits pour son compte, mais qu’elle garde la propriété économique sur cette production. La propriété économique au sens de la comptabilité nationale n’est pas toujours aisée à établir et en particulier à distinguer de la propriété juridique. La production est donc matériellement réalisée à l’étranger mais comptablement traitée comme une production irlandaise suivie d’une exportation. Aucun changement de propriété économique n’intervient alors durant le processus de sous‑traitance. Le travail à façon est courant dans le secteur de l’électronique, où le donneur d’ordre fournit simplement les intrants nécessaires, par exemple, à la production de smartphones et le sous‑traitant fabrique les produits finis. La hausse des exportations par le travail à façon ne correspond donc pas à des échanges de biens qui traverseraient physiquement la frontière irlandaise mais à des marges réalisées à l’étranger et intégrées dans les échanges de biens irlandais. Ceci explique donc que l’essentiel de la variation des exportations en comptabilité nationale provient d’une augmentation des ajustements, incluant le travail à façon, opérés sur les statistiques douanières qui enregistrent pour leur part uniquement les échanges transitant « physiquement » par la frontière irlandaise (cf. l’écart entre les deux courbes du Graphique 2).

Graphique 2 : Des données de douanes à la comptabilité nationale (en milliards d’euros courants, cvs-cjo)
Graphique 2 : Des données de douanes à la comptabilité nationale (en milliards d’euros courants, cvs-cjo) Source : CSO, Données de douanes et Comptes nationaux. Lecture : les zones grisées indiquent les trimestres de croissance du PIB supérieure à 2,5%.

Les distorsions sur l’investissement et les importations

Une autre source de distorsions des composantes du PIB provient des transferts d’actifs immatériels de multinationales vers leurs filiales irlandaises. Comptablement, la filiale irlandaise fait à la date du transfert, l’acquisition de l’intégralité de l’actif transféré, opération comptabilisée en formation brute de capital fixe (FBCF). Toutefois, le transfert de cet actif est généralement considéré comme une importation de façon concomitante. Ces transferts d’actifs sont aisément identifiables puisqu’ils ont conduit à des évolutions particulièrement élevées de la FBCF (de +l00% ou +200%) et des importations (de l’ordre de +25% ou +50%) aux deuxième trimestre 2017, quatrième trimestre 2018, deuxième et quatrième trimestres 2019. L’évolution simultanée et de même ampleur de l’investissement et des importations conduit le plus souvent à un effet quasi-nul sur le PIB hormis au premier trimestre 2015 comme l’illustre le graphique 3 représentant ces variables en niveaux (un transfert d’actifs de 241,8 Mds€ en 2015 a été traité comme un changement de volume et non comme un investissement, cf. Tableau 1).

Graphique 3 : Évolution trimestrielle de la FBCF et des importations en volume (en milliards d’euro, cvs-cjo)
Graphique 3 : Évolution trimestrielle de la FBCF et des importations en volume (en milliards d’euro, cvs-cjo) Source : CSO, Comptes nationaux. Note : les zones grisées indiquent les trimestres de croissance du PIB supérieure à 2,5%.

Depuis 2016, le montant des actifs transférés est intégralement comptabilisé en FBCF en emplois et en importations du côté des ressources. Ces pics d’investissement sont la contrepartie comptable de l’augmentation du stock de capital provoquée par les relocalisations d’actifs. Ainsi, le montant de la formation brute de capital annuelle a considérablement augmenté par rapport à son niveau pré-2015. En effet, le stock de capital a plus que doublé entre 2014 et 2019 en Irlande. Le détail des montants par types d’actifs n’est pas connu pour toutes les catégories en raison du secret statistique qui couvre ces opérations ne concernant que peu d’entreprises. On en déduit que les augmentations les plus fortes concernent nécessairement les actifs immatériels ou les matériels de transport marqués d’étoiles à partir de 2015 dans le Tableau 1. Setser (2018, 2019, 2020) décrit les stratégies d’évitement fiscal des multinationales dont il a pu retracer un changement d’organisation en Irlande conduisant à ces opérations.

Tableau 1 : Évolution du stock de capital par catégorie d’actifs (en milliards d’euros courants)
Tableau 1 : Évolution du stock de capital par catégorie d’actifs (en milliards d’euros courants) Source : CSO, Comptes nationaux

Lecture : La variation d’actifs de 2018 à 2019 (158,7 Mds€) est égale à la FBCF (163,8 Mds€) + la Valorisation et autres changement de volume (-5,2 Mds€).

La dynamique récente du PIB irlandais et les distorsions sur ses composantes s’expliquent principalement par les décisions de relocalisation du produit des ventes et d’actifs immatériels de multinationales. Ces effets sont notoires depuis 2015 en raison de la taille de l’économie irlandaise et, inversement, des montants élevés des opérations en jeu. Ainsi, les évolutions récentes du PIB irlandais ne reflètent plus seulement les fluctuations conjoncturelles mais principalement l’effet des choix de localisation d’activité de multinationales.

Plus largement, les transactions des multinationales américaines sont aussi à l’origine d’excédents des comptes courants dans les centres financiers européens (Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Malte et Chypre selon l’approche de Di Nino et al., 2020) et provoquent des asymétries statistiques entre la zone euro et les États-Unis (Cezar et Le Gallo, 2019). En 2018, l’excèdent courant de la zone euro est de +131 Mds€ selon la BCE alors qu’il est de +40 Mds€ selon les statistiques du Bureau of Economic Activities. Une adaptation et une révision des normes de la comptabilité nationale est nécessaire afin de parvenir à un enregistrement cohérent des transactions des multinationales, notamment en clarifiant le concept de propriété économique de la production et des produits de la propriété intellectuelle et en facilitant son application (cf. Khder, Montornès et Ragache, 2020).

Par Jérémi Montornès et Marie-Baïanne Khder

Les transformations économiques liées au télétravail

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Les mesures sanitaires prises en France et dans le reste de l’Europe ont contraint les entreprises et les travailleurs à mettre en place un télétravail généralisé. En ayant permis de faire sauter un certain nombre de verrous, ce choc marquera sans aucun doute un tournant dans le recours au télétravail, avec des implications importantes pour les employés, les entreprises et l’économie.

Publié le 12/01/2021

Fin avril 2020, un tiers des employés étaient en télétravail (Dares, 2020) avec de grandes disparités en fonction du secteur, du niveau de qualification et donc de la région géographique. Ainsi d’après l’enquête DARES-ACEMO, en avril 2020, la part des employés en télétravail atteint 65% dans le secteur de l’information et de la communication, 54% dans la finance et les assurances et seulement 4% dans l’hébergement-restauration et 15% dans les transports. Récemment, un certain nombre d’études ont permis de mieux percevoir les transformations qui pourraient résulter d’une plus grande utilisation du télétravail (Bergeaud et Ray, 2020, Batut, 2020).

Un bouleversement du marché du travail ?

Le télétravail va vraisemblablement transformer significativement le fonctionnement du travail des salariés, qui globalement valorisent une plus grande flexibilité dans l’organisation de leur temps de travail. En effet, une majorité d’employés concernés se disent globalement satisfaits de leur expérience de télétravail (59,3% en France d’après l’enquête de La Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail juin/juillet 2020). De même, de nombreux employeurs prévoient une plus grande utilisation du télétravail : une étude de la Fed d’Atlanta anticipe un triplement du télétravail dans un futur proche Une telle transformation doit s’accompagner de négociations préalables entre employeurs et employés. Dans de telles négociations, les employeurs pourront faire valoir les gains pour les travailleurs : temps de transport, meilleure gestion du temps de travail, plus grande flexibilité et autonomie dans la gestion des tâches (avec toutefois des problématiques légales importantes). À l’inverse, les employés pourront opposer les gains de productivité potentiels que l’entreprise pourrait réaliser et surtout le transfert de coûts de fonctionnement des locaux (loyers, électricité, chauffage etc…). Or la question des gains de productivité pour l’entreprise reste encore débattue (voir Cette, 2020, Batut et Tabet, 2020) ce qui pourrait compliquer encore davantage les négociations.

Vers moins de bureaux ?

Une amplification du recours au télétravail, en particulier des cadres des entreprises de service qui sont les plus concernés, pourrait entrainer des transformations importantes sur l’immobilier d’entreprise. La demande d’espaces de bureau dans des centres urbains très denses et dont les prix par m² sont déjà très élevés devrait baisser en entrainant une baisse de ces prix, infléchissant une tendance d’agglomération observée depuis les années 1980, en France comme aux États-Unis. Une étude menée au début de l’épidémie confirme, pour les États-Unis, l’existence d’une corrélation négative entre le recours au télétravail et la projection que l’entreprise fait de ses besoins futurs en espace de bureau.

Cependant, une baisse de la demande de bureaux à l’issue de la crise ne semble pas nécessairement acquise d’après les résultats d’une enquête conduite aux États-Unis au mois de juin auprès d’un panel de dirigeants. D’après cette étude, la baisse de la demande en immobilier de bureau induite par le recours au télétravail serait contrebalancée par la hausse anticipée de l’activité à l’issue de la crise pour les entreprises survivantes. Cette perspective optimiste tient sans doute également à la vigueur du plan de relance américain, notamment au début de l’été, et à l’impact de ce dernier sur la confiance des entreprises. Or cette dernière est potentiellement affectée par des biais de perception, ce qui interroge la validité de ces résultats dans le temps, a fortiori dans d’autres pays.

Toutes ces modifications ne prendront place que si le télétravail se pérennise et entre définitivement dans les modes de travail en France

Une illustration des effets géographiquement hétérogènes à l’échelle française

Il est possible de répliquer l’étude de Dingel et Neiman (2020) en France afin de calculer une exposition locale au télétravail au niveau de chaque commune. Pour se faire, nous combinons des données de sécurité sociale (DADS) avec des informations croisées au niveau du secteur et de la catégorie socio-professionnelle sur la possibilité qu’un emploi donné soit éligible au télétravail en fonction de son contenu. À partir de ces informations, nous constatons tout d’abord, conformément à ce que dicte l’intuition, que la répartition des emplois télétravaillables n’est pas uniforme sur le territoire. La carte du Graphique 1 montre en effet que les départements les plus denses semblent davantage exposés. En descendant au niveau de la commune, le Graphique 2 met en relation le niveau d’urbanisation tel que calculé par l’INSEE et notre mesure d’exposition au télétravail. Il montre que cette mesure est surtout importante dans les communes les plus urbanisées qui concentrent traditionnellement plus de cadres et d’emplois de services.

Graphique 2 : Potentialité de télétravail par commune et urbanisation
Graphique 2 : Potentialité de télétravail par commune et urbanisation Source : DADS, Dingel et Neiman (2020), INSEE et DARES (2019)

Cet indicateur d’exposition au télétravail au niveau local pourrait par la suite être utilisé afin de suivre sa corrélation avec différentes mesures de demande en immobilier d’entreprises, et en particulier de bureau. Un exemple consisterait ainsi à suivre l’évolution des demandes de permis de construire disponible dans la base SITADEL pour chaque commune.

Il est encore trop tôt pour observer des effets nets à l’échelle locale. Néanmoins, il convient de noter qu’en 2020 la surface totale de nouveaux bureaux en France a davantage baissé que le reste de l’immobilier commercial. Ainsi, entre mars et octobre, le nombre de nouveaux m² est à 88.8% de son niveau de 2019 sur la même période et que ce taux est inférieur à celui du reste des constructions qui sont à 92.3% de leur niveau de 2019. Ces premiers frémissements demandent à être confirmés mais pourraient annoncer le début d’un basculement vers une moindre demande de bureaux.

Les effets indirects de cette baisse de la demande de bureaux

Les effets d’une telle baisse des volumes et des valorisations de marché des bureaux ne seront pas cantonnés à ce seul marché. Tout d’abord, les statistiques récentes illustrent que l’ajustement de l’offre de bureaux résulterait pour une large part d’une baisse des volumes de construction, pesant sur l’activité et l’emploi, mais des conversions d’une partie du stock de bureaux existant en logements sont également à prévoir. Le choc d’offre de logements résultant de ces conversions pourrait exercer une pression baissière sur les prix de l’immobilier résidentiel dans les localités les plus touchées. Ce choc d’offre pourrait avoir un effet exacerbé sur les prix de l’immobilier résidentiel du fait de la concomitance d’un choc négatif de la demande résultant de travailleurs valorisant dorénavant moins la proximité avec leur bureau. Par ailleurs, comme le rappellent Bergeaud et Ray (2020), la baisse des volumes de biens immobiliers et de leurs valeurs à l’actif des entreprises est susceptible de significativement dégrader la capacité d’emprunt et, par suite, d’investissement des entreprises puisque l’immobilier est souvent utilisé comme collatéral sur le marché du crédit.

Par Antonin Bergeaud et Simon Ray

40 ans de solde commercial français : quels en sont les déterminants ?

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Le solde commercial en part de PIB est le reflet des décisions de consommation, donc d’épargne, et d’investissement. En France, ses mouvements sont dominés depuis 40 ans par le cycle de la construction : le solde se dégrade en phase de boom. La hausse de l’épargne des ménages, qui contribue à l’excédent des années 1990, est compensée après la crise par un poids accru de la consommation publique dans le PIB.

Publié le 13/09/2019

Lecture : les contributions correspondent à la variation de la part de chaque composante dans le PIB avec un signe opposé. Par exemple, la balance commerciale s’améliore de 4,5 % du PIB entre 1981 et 1997 ; le recul de la part de l’investissement en construction dans le PIB sur cette période contribue pour 4,5 points à cette hausse.

Les commentaires sur l’évolution du commerce extérieur français font souvent référence à la compétitivité de l’économie, sa spécialisation ou son positionnement sur les marchés internationaux. Si ces facteurs sont déterminants pour comprendre l’évolution et la composition des flux commerciaux et du solde commercial en niveau, la balance commerciale en part du produit intérieur brut (PIB) répond à une autre logique : elle reflète les décisions de consommation – donc d’épargne – et d’investissement des agents économiques nationaux.

En effet, le PIB est la somme de la consommation, de l’investissement et du solde commercial. La variation du déficit commercial en points de PIB est donc la somme de la variation du taux d’investissement et de celle du taux de consommation, en points de PIB également. Ainsi, une hausse du taux d’investissement, si elle n’est pas compensée par une baisse du taux de consommation, c’est-à-dire si elle n’est pas financée par de l’épargne nationale, doit être financée par de l’épargne du reste du monde. Cela prend la forme d’une dégradation de la balance commerciale (nous faisons ici abstraction des revenus de la balance courante).

Dans ce billet, nous utilisons cette égalité pour mettre en évidence les déterminants du solde commercial français des quarante dernières années. Les résultats sont présentés sur le graphique 1. La courbe bleue montre l’évolution du solde commercial en points de PIB et en écart à son niveau de 1981. Les barres montrent comment les différentes composantes de la consommation et de l’investissement contribuent à cette évolution. Le graphique met en évidence deux faits stylisés :

(i) Les fluctuations de moyen terme du solde commercial correspondent principalement au cycle de l’investissement, qui est largement tiré par l’investissement en construction, aussi bien des ménages que des entreprises.

(ii) La réduction de la part de la consommation des ménages dans le PIB depuis le tournant des années 1990 contribue à augmenter le solde commercial, mais est compensée par une hausse de la part de la consommation publique depuis la crise de 2008.

Il peut paraître étonnant que la compétitivité-prix ne joue pas de rôle direct dans la décomposition obtenue. C’est que, pour un taux d’investissement et de consommation donnés, une hausse de la compétitivité augmente certes les exportations et la balance commerciale en niveau, mais laisse invariante la balance commerciale en part de PIB car elle augmente aussi le PIB. À l’inverse, une baisse du taux d’investissement ou de consommation améliore le solde commercial en part de PIB, mais en diminuant les importations et le PIB en niveau, sauf si elle s’accompagne d’une amélioration concomitante de la compétitivité.

Les gains de compétitivité peuvent donc permettre un ajustement par le haut du solde commercial, sans peser sur la croissance. Par ailleurs, ils peuvent également avoir un effet indirect sur les décisions d’épargne et d’investissement. Par exemple, une dépréciation du taux de change réel peut entraîner une hausse temporaire du taux d’épargne, et donc du solde commercial, si les revenus supplémentaires engendrés par les exportations ne sont pas immédiatement consommés.

La suite du billet revient plus en détail sur les phases de hausse, de baisse, puis de stabilisation du solde commercial.

Amélioration du solde commercial de 1987 à 1997 : hausse de l’épargne et crise de la construction

Entre 1987 et 1997, le solde commercial s’améliore de 4 points, passant de −1 à 3 % du PIB. Deux dynamiques sont à l’œuvre derrière cette évolution.

Premièrement, le taux de consommation des ménages diminue durablement dès la fin des années 1980 (graphique 1, barres rouges). Ce taux dépend lui-même de la part du revenu des ménages dans le PIB et du taux d’épargne des ménages (graphique 2). C’est surtout la hausse du taux d’épargne au tournant des années 1990 qui favorise l’amélioration du solde commercial, même si la moindre part du revenu des ménages dans le PIB a également joué un rôle.

Graphique 2 : contributions au solde de la balance commerciale, % du PIB en écart à 1987
Graphique 2 : contributions au solde de la balance commerciale, % du PIB en écart à 1987 Source : Insee.

Deuxièmement, la part dans le PIB de l’investissement en construction baisse sensiblement à partir de 1990 (graphique 1, barres gris foncé). Sur cette période, l’évolution de l’investissement en construction suit celle du marché de l’immobilier commercial au tournant des années 1990. Il augmente entre 1987 et 1990 pendant le boom. Puis il baisse fortement dans le sillage de la crise immobilière, contribuant de manière notable à améliorer la balance commerciale jusqu’en 1997. L’investissement hors construction, notamment en machines et équipements, connaît également un pic au tournant des années 1990 mais contribue peu à l’évolution du solde commercial sur l’ensemble de la période.

Avec un taux d’investissement plus faible, l’épargne accrue des ménages est donc investie dans le reste du monde, ce qui prend la forme d’un solde commercial plus élevé.

Repli du solde commercial de 1997 à 2008 : boom de l’investissement non financé par l’épargne

En 1997, le solde commercial connaît un retournement suivi d’une longue phase de détérioration jusqu’à la crise de 2008, passant de 3 à environ −1 % du PIB. Cette détérioration provient d’un boom de l’investissement en construction non financé par une hausse du taux d’épargne des ménages ou des administrations publiques.

La part de l’investissement en construction augmente en effet de plus de 3 % du PIB sur cette période. C’est de loin la plus importante contribution à l’évolution du solde commercial (graphique 1, barres gris foncé). Les parts de la consommation publique (barres bleues) et privée (barres rouges) sont en effet relativement stables sur la période. Sans hausse de l’épargne nationale, ce surcroît d’investissement doit donc être financé par le reste du monde, ce qui prend la forme d’un déficit commercial accru. La hausse du taux d’investissement, qui concerne donc presque exclusivement l’investissement en construction (graphique 3), est due à la fois aux ménages et aux entreprises (graphique 4).

Graphique 3 : taux d’investissement par actif, % du PIB en écart à 1997
Graphique 3 : taux d’investissement par actif, % du PIB en écart à 1997 Source : Insee.
Graphique 4 : taux d’investissement par agent, % du PIB en écart à 1997
Graphique 4 : taux d’investissement par agent, % du PIB en écart à 1997 Source : Insee.

Un solde commercial stable depuis 2008 : la consommation publique prend le relais de l’investissement

L’investissement en construction s’est nettement replié depuis la crise de 2008, ce qui aurait dû favoriser une amélioration du solde commercial (graphique 1, barres gris foncé). Cette évolution a cependant été en grande partie compensée par une hausse de la part de la consommation publique dans le PIB (barres bleues). Le dynamisme de l’investissement hors construction, passé le choc de 2008−2009, a également contribué à détériorer le solde commercial (barres gris clair). Comme le montre le graphique 3, c’est notamment le cas de l’investissement dans les actifs intangibles, en nette hausse depuis dix ans. Cela a permis au taux d’investissement des entreprises de rebondir après la crise, dépassant en 2017 son pic de 2008. Le taux d’investissement en machines et équipements est en revanche constant sur l’ensemble de la période.

Ces résultats montrent donc l’importance du cycle de l’investissement en construction dans la dynamique de la balance commerciale. Plus récemment, la forte hausse de l’investissement en actifs intangibles a également pesé sur le solde commercial. Ce développement n’est pas nécessairement négatif. La question est de savoir si ces investissements immatériels vont permettre d’améliorer la compétitivité des entreprises françaises, permettant ainsi un rééquilibrage futur de la balance commerciale française par le haut, sans peser sur la croissance.

Par Yannick Kalantzis et Camille Thubin

Réformes structurelles, création et partage des rentes et productivité

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L’effet positif sur la productivité d’une réduction des régulations sur le marché des biens et de la législation protectrice de l’emploi explique les nombreuses réformes structurelles dans les pays de l'OCDE. De nouvelles évaluations de la création et du partage des rentes montrent qu’une nouvelle déréglementation du marché des biens pourrait accroître substantiellement la productivité en France et en Italie.

Publié le 28/03/2019

Une abondante littérature économique s’est intéressée à l’impact de la concurrence sur la productivité, souvent à l’aide des indicateurs OCDE des réglementations anticoncurrentielles sur le marché des biens (PMR) pour évaluer l’absence de concurrence (cf., par exemple, Conway et al., 2006 ; et Barone et Cingano, 2011). Certaines études ont également utilisé les indicateurs OCDE de la législation sur la protection de l’emploi (EPL) afin d’évaluer l’impact sur la productivité d’un manque de flexibilité sur le marché du travail (cf., par exemple, Bassanini, Nunziata et Venn, 2009). Récemment, Cette, Lopez et Mairesse (2018) ont proposé de nouvelles mesures de la création et du partage des rentes sur un panel de données pays-secteur, évalué la relation entre ces nouvelles mesures et les indicateurs PMR et EPL de l’OCDE, et estimé l’impact de ces nouvelles mesures sur la productivité.

Quelle est l’originalité de nos nouvelles évaluations ?

Alors que les mesures habituelles de la concurrence, telles que l’indice de Lerner, supposent un marché du travail parfait, notre nouvelle mesure de la création de rentes, qui est un taux de marge notionnel, relâche cette hypothèse en tenant compte du fait que les travailleurs peuvent s’approprier, par le salaire, une part de la rente créée. La mesure correspondante de la part de la rente appropriée par les travailleurs montre que la rente est, en moyenne, partagée de façon égale entre entreprises et travailleurs mais que ce partage est très hétérogène. Par conséquent, la comparaison de ces taux de marge notionnels entre pays, secteurs et années diffère nettement de celle réalisée à l’aide de l’indice de Lerner (et donc uniquement à partir de la rente de l’entreprise). En outre, les variations de l’indice de Lerner n’étant pas nécessairement directement liées aux variations de la rente des travailleurs, elles ne constituent pas une bonne approximation de l’évolution de la création de rentes. En effet, l’augmentation (diminution) de la rente des entreprises résulte pour moitié de la baisse (hausse) de la rente des travailleurs et pour une autre moitié de la hausse (baisse) de la rente totale.

Quel impact de la réglementation du marché et de l’emploi sur la création et le partage des rentes ?

Dans le modèle théorique de Blanchard et Giavazzi (2003), la création de rentes résulte des régulations sur les marchés de biens, tandis que le partage de ces rentes est influencé par les régulations sur le marché du travail. Ce modèle trouve une confirmation empirique dans Askenazy, Cette et Maarek (2018) qui utilisent le prix de la valeur ajoutée et la part du travail dans la valeur ajoutée comme indicateurs de la création et du partage des rentes. Les nouvelles mesures proposées par Cette, Lopez and Mairesse (2018) permettent une meilleure compréhension des relations entre régulations sur les marchés des biens et du travail et confirment globalement ces conclusions théoriques, mais avec des différences intéressantes. Le tableau 1 présente ces relations et montre que : (a) la PMR a des effets positifs sur la création de rentes et sur la part de ces rentes que les travailleurs peuvent s’approprier ; (b) ces effets sont plus importants pour les barrières à l’entrée que pour les régulations de contrôle par l’État ; (c) l’EPL a un impact positif sur le salaire horaire ; mais (d) pas d’impact significatif sur la part des rentes que les travailleurs peuvent s’approprier, un impact négatif sur les heures travaillées contrebalançant l’impact positif sur le salaire horaire. De plus, les résultats de l’estimation par niveau d’éducation montrent que ces deux effets opposés d’EPL sur les salaires et sur les heures travaillées sont plus forts pour les travailleurs faiblement ou moyennement qualifiés que pour les travailleurs hautement qualifiés.

Tableau 1 : Impact de la réglementation sur la création et le partage des rentes
Tableau 1 : Impact de la réglementation sur la création et le partage des rentes

Notes : « + » et « - » sont utilisés pour les effets positifs et négatifs statistiquement importants et « 0 » lorsqu’il n’y a aucun effet significatif ; * : Plus précisément, cette variable dépendante correspond à l’intensité d’utilisation du travail (heures travaillées) par rapport aux consommations intermédiaires. L’impact de la réglementation sur la rente des travailleurs correspond à la somme des effets des colonnes (3) et (4), donc l’impact sur le partage des rentes est égal à la différence entre cette somme et l’effet de la colonne (1).

Les rentes issues des régulations sur les marchés ont un fort impact sur la productivité

Cette, Lopez et Mairesse (2016) utilisent les prix à la production et les salaires comme indicateurs très rudimentaires de la création et du partage de rentes afin d’étudier leurs effets sur la productivité. Cette, Lopez et Mairesse (2018) étudient également l’impact de la création et du partage des rentes sur la productivité globale des facteurs (PGF), mais à l’aide de nouvelles mesures préférables et par régression avec variables instrumentales, en utilisant les indicateurs OCDE des régulations sur le marché des biens comme instruments. Les résultats de leurs estimations (conjugués aux précédents, allant de la réglementation à la création et au partage des rentes) suggèrent qu’une moindre concurrence réduit les efforts d’innovation, ce qui se traduit par une baisse de la PGF, et qu’un pouvoir de négociation plus élevé réduit également la PGF. Ces résultats d’estimations permettent de calculer les gains de PGF attendus d’une réforme abaissant la PMR : l’adoption dans chaque pays de la PMR la plus pro-concurrentielle en 2013 (dernière année pour laquelle les indicateurs PMR sont disponibles). L’adoption de ces réglementations nécessiterait des réformes structurelles de très grande ampleur sur le marché des biens dans certains pays comme la France et l’Italie. Il s’agit donc d’un scénario extrême de réforme de la politique structurelle.

Le graphique 1 présente les résultats de cette simulation. L’impact global le plus important sur la PGF est observé en Italie et en France (5,7 % et 5,4 %, respectivement), suivies de l’Autriche, de l’Espagne et du Canada (plus de 4 %). Ces pays présentent les niveaux de régulation anticoncurrentielle les plus élevés. À l’autre extrême, l’impact est moins important en Suède, en Australie et au Royaume-Uni (1,3 %, 1,7 % et 1,9 %, respectivement), suivis des Pays-Bas (2,3 %), qui sont les pays les moins réglementés. Ces chiffres confirment que les gains attendus de la mise en œuvre de réformes ambitieuses sur le marché des biens pourraient être significatifs (3,6 % en moyenne) dans de nombreux pays. Dans l’ensemble des pays, les gains de PGF résultent essentiellement de l’adoption des mesures PMR les plus pro-concurrentielles pour les barrières à l’entrée. Ce résultat suggère que la réforme du marché des biens devrait avoir comme priorité de réduire les barrières à l’entrée plutôt que le contrôle par l’État.

Par Gilbert Cette, Jimmy Lopez et Jacques Mairesse

Japon : quand plein emploi ne rime pas avec hausse des salaires

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Le Japon est confronté à la stagnation des salaires malgré le plein emploi. Si l’atonie de facteurs conjoncturels, productivité et anticipations d’inflation, expliquent en partie cette énigme, les caractéristiques structurelles du modèle social pèsent aussi, notamment la dualité de l’emploi. Par conséquent, les perspectives de hausses des salaires, et donc d’inflation, y restent limitées.

Publié le 09/10/2018

La faible progression salariale contraste avec les tensions sur le marché du travail

Les tensions sur le marché du travail japonais atteignent un niveau record avec un taux de chômage de 2,5%, en baisse continue depuis 2009 (cf. Graphique 1, échelle de droite inversée). Même si le Japon tend à avoir un chômage plus faible que les autres pays avancés – le taux de chômage structurel est estimé par l’OCDE à 3,6% contre 8,9% en France et 4,5% aux États-Unis – un tel niveau signale des difficultés importantes de recrutement pour les employeurs.

Pourtant le salaire nominal n’augmente que faiblement (+0,8% en 2017). En termes relatifs, la progression des rémunérations est tout aussi limitée par rapport à d’autres pays enregistrant des tensions sur le marché du travail (+3,1% en 2017 aux États-Unis) ou par rapport à de précédents épisodes de plein emploi au Japon. Plus préoccupant, alors que les évolutions des salaires et du chômage étaient dans le passé corrélées, une déconnexion apparaît depuis 2014 (cf. Graphique 1).

L’atonie de la productivité et des anticipations d’inflation pèsent sur la dynamique des salaires

Une première hypothèse serait que la faible croissance des salaires au Japon vienne d’un aplatissement de la courbe de Phillips, c’est-à-dire une moindre sensibilité de la dynamique des salaires au taux de chômage. Mais les estimations réalisées sur les pays du G7 montrent que le lien demeure significatif et stable depuis les années 1990 (BdF, 2018). La baisse du taux de chômage ces dernières années a donc poussé à la hausse la rémunération par employé (+0.8 pp. en moyenne depuis 2014, cf. Graphique 2).

C’est plutôt du côté des autres facteurs qu’il faut chercher les causes de l’atonie des salaires. En particulier, l’atonie des anticipations d’inflation a pesé sur les salaires (-0.5 pp. en moyenne sur 2011-2018). Dans une moindre mesure, la faible évolution de la productivité (-0,4 pp. de contribution moyenne sur 2011-2018) a également contrebalancé l’effet positif de la baisse du chômage.

Décomposition de la rémunération par employé selon une courbe de Phillips
Graphique 2 – Décomposition de la rémunération par employé selon une courbe de Phillips Note : échelle de gauche, contribution (en pp.) à l’écart par rapport la moyenne de long-terme (1985-2018) ; échelle de droite, glissement annuel (en %) de la rémunération par employé. Sources : OCDE et calculs de l’auteur

Ces facteurs conjoncturels n’expliquent cependant pas la faible croissance de long-terme des salaires au Japon par rapport aux autres pays avancés (sur 1985-2018 : 0,7% au Japon; 3,5% aux États-Unis; 3,3% au Royaume-Uni).

L’essor de l’emploi non régulier a freiné les salaires

Historiquement, le modèle social japonais se basait sur un emploi garanti à vie et un avancement à l’ancienneté. Ce modèle a progressivement laissé place à un système à deux vitesses. D’un côté les employés réguliers continuent de bénéficier de ces avantages ; de l’autre, les travailleurs non réguliers précaires (CDD, temps partiel, emploi temporaire) et moins bien rémunérés (-34% en moyenne), dont la part dans l’emploi total est passée de 20% en 1994 à 38% en 2017.

La déformation de la structure de l’emploi au profit de ces non réguliers moins bien payés s’est traduite mécaniquement par un impact négatif sur le salaire moyen. Cet effet de composition a pesé en moyenne -0,7 pp sur la croissance des salaires en agrégé depuis 2000 (cf. Graphique 3), avec cependant un effet moins prononcé depuis 2009 (-0,3 pp. en moyenne depuis 2009 contre -1,0 pp. en moyenne sur 2000-2008).

Décomposition de la croissance annuelle du salaire moyen par tête
Graphique 3 – Décomposition de la croissance annuelle du salaire moyen par tête Sources : Ministère japonais du travail et calculs de l’auteur

Le modèle social nippon freine aussi les salaires

Fondé sur l’emploi à vie, le modèle traditionnel induit une faible mobilité horizontale des employés, ce qui réduit par conséquent les incitations à la revalorisation des salaires pour retenir ou attirer les meilleurs éléments.

Dans ce modèle, la contrepartie de la sécurité de l’emploi est la flexibilisation des rémunérations par des heures supplémentaires et des bonus (en moyenne 20% du salaire total au Japon contre 11% aux États-Unis). Ceci conduit les entreprises à s’adapter via cette part variable plutôt que par des hausses du salaire de base. Ce phénomène pèse non seulement parce qu’une hausse une année peut être inversée l’année suivante mais aussi parce que la part variable s’applique peu aux non réguliers.

Enfin, les syndicats ont un pouvoir de négociation limité malgré des négociations salariales annuelles (shunto). En effet, le shunto concerne les employés réguliers des grandes entreprises du secteur manufacturier dont la part dans le salariat décroît avec l’essor des travailleurs non réguliers, des PME et des services. Or, en dehors du shunto, les négociations sont limitées. D’une part, les syndicats sont propres à chaque entreprise et manquent donc d’une coordination nationale qui leur donnerait plus de poids. D’autre part, ceux-ci sont confrontés à la baisse du taux de syndicalisation.

Des perspectives limitées en l’absence de réformes structurelles

L’évolution future des salaires au Japon – et donc de l’inflation – dépend des perspectives pour ces différentes composantes (cf. Table). L’évolution actuelle des déterminants de la courbe de Phillips devrait se poursuivre : le chômage continuerait de se réduire sur fond de baisse de la population active – conséquence du vieillissement – alors que les anticipations d’inflation et la productivité resteraient atones. Des réformes structurelles permettraient de redresser cette dernière, mais les plans annoncés ("Society 5.0" ; "4th Industrial Revolution") sont flous quant aux leviers pour susciter et diffuser l’innovation dans les domaines ciblés (Big Data, IA, Internet of things, etc.) et devraient avoir un effet limité.

L’emploi non régulier devrait poursuivre son essor à la faveur de la hausse de la participation des femmes et des seniors, qui se tournent davantage vers ce type de postes. Pour les femmes, les exigences familiales et le manque de structures d’accueil de la petite enfance limitent la possibilité de prendre un emploi régulier, plus exigeant en termes de temps de travail –notamment d’heures supplémentaires. De plus, un foyer peut bénéficier d’exonération d’impôts si le salaire du 2ème apporteur ne dépasse pas un plafond – créant une trappe à bas salaires. Concernant les seniors, un phénomène spécifique au Japon fait que les salariés voient leurs conditions d’emploi se dégrader à partir de 60 ans. Légalement, les entreprises doivent proposer un emploi aux salariés désirant poursuivre après cet âge, mais ne sont pas tenues de conserver les termes du précédent contrat. Dans les faits, l’employé régulier perçoit à 60 ans une indemnité importante de fin de carrière pour solde de tout compte, puis convertit son contrat avec un salaire et/ou un statut dégradés, parfois pour le même poste.

Réduire cette dualité entre employés réguliers et non réguliers demanderait des changements structurels. C’est l’objet de plusieurs réformes : "Equal pay for equal work" vise à réduire l’écart salarial entre les catégories de travailleurs alors que "Work-style Reform" cherche à garantir un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle notamment en limitant à 60 le nombre d’heures supplémentaires par mois. Néanmoins, le calendrier de ces mesures reste à détailler et leur mise en œuvre s’annonce délicate, par exemple sur la capacité de l’administration à contrôler l’équité du traitement salarial.

Perspectives à moyen terme des facteurs de la croissance salariale
Tableau – Perspectives à moyen terme des facteurs de la croissance salariale

Par Baptiste Meunier

Obstacles au commerce : au-delà des droits de douane

Français

Les conflits commerciaux actuels se focalisent sur les droits de douane à l’importation, mais les barrières non tarifaires représentent encore une part importante des obstacles au commerce. L’harmonisation entre pays des normes réglementant les produits réduirait ces obstacles et équivaudrait à une baisse de 1,8 pp des droits de douane à l’importation, par rapport à un taux moyen de 2,0 % appliqué par l’UE.

Publié le 17/07/2018

L’intégration commerciale est associée à de nombreux avantages, tant pour les consommateurs que pour les entreprises. Les ménages ont accès à une plus grande variété de produits et les entreprises peuvent s’approvisionner à l’étranger à moindre coût, bénéficier de transferts de technologie ou d’économies d’échelle. Il n’est donc pas surprenant que la réduction des barrières commerciales constitue généralement un objectif important des politiques économiques.

Si les conflits commerciaux récents se focalisent sur les tarifs douaniers à l’importation, les obstacles au commerce revêtent aussi largement la forme de « barrières non tarifaires », c’est-à-dire tout type de réglementation, autre que les tarifs douaniers, qui affecte l’accès au marché des produits étrangers. Le graphique 1 montre que les barrières non tarifaires constituent une part importante de l’ensemble des obstacles au commerce. Dès 1970, avec les avancées majeures du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, prédécesseur de l’OMC), Robert Baldwin écrivait que « réduire les tarifs douaniers, c’était en réalité comme drainer un marécage. La baisse du niveau d’eau fait apparaître tous les obstacles et difficultés liés aux barrières non tarifaires qu’il reste à éliminer ».

La politique commerciale du XXIème siècle : l’harmonisation des normes

L’harmonisation des normes de produits est un moyen de remédier à ces obstacles et difficultés. Les normes de produits sont une caractéristique déterminante des processus industriels et de la vie quotidienne des citoyens. Des normes environnementales ou de sécurité aux normes technologiques garantissant la compatibilité de différents produits et composants, la normalisation est répandue et concerne les processus de production de pratiquement tous les secteurs (ISO, 2016). Le format de papier A4, les prises électriques, les normes de sécurité pour les jouets d’enfants ou la norme 4G pour la téléphonie mobile en sont des exemples.

Si les normes garantissent une meilleure synergie entre composants et produits finis dans un contexte national, elles peuvent en revanche être un obstacle aux échanges commerciaux pour les producteurs d’autres pays dont les normes sont différentes. Toutefois, si les pays décident d’harmoniser leurs réglementations des marchés de biens et services, cela facilite l’accès des exportateurs aux marchés étrangers et leur permet de bénéficier d’importantes économies d’échelle et d’une plus forte demande pour leurs produits. Ainsi, de nombreux aspects des accords de libre-échange négociés à l’heure actuelle, tels que l’Accord économique et commercial global (CETA), concernent la réglementation des marchés de biens et services, et notamment l’harmonisation des normes.

Les normes de produits sont partout

Les économistes spécialistes des questions de commerce international assimilent souvent les normes de produits à des obstacles au commerce. Comme exemples courants, on peut citer les normes de santé, environnementales ou de sécurité telles qu’elles figurent dans les accords de l’OMC sur les mesures sanitaires et phytosanitaires (l’Accord SPS) ou sur les obstacles techniques au commerce (OTC). Toutefois, il convient de garder à l’esprit que ces réglementations ont d’importantes fonctions d’intérêt public, comme la protection de l’environnement ou la sécurité alimentaire.

Le fait que les normes s’appliquent à une grande variété de produits et pour des raisons autres que des questions de santé ou de sécurité est un aspect souvent ignoré de la normalisation. Les normes sont largement répandues dans les applications technologiques afin de garantir la compatibilité de différents produits et de permettre aux utilisateurs de bénéficier d’effets de réseau. La normalisation donne également lieu à des économies d’échelle et de gamme lorsque des biens intermédiaires complémentaires sont utilisés pour une grande variété de produits finaux.

Le graphique 2 montre la distribution des normes harmonisées pour différentes catégories de normes. L’harmonisation des normes entre pays prédomine largement dans les technologies de matériaux, la construction et l’ingénierie. Les normes de santé, de sécurité et environnementales ne représentent qu’une faible part des normes harmonisées.

La normalisation s’internationalise de plus en plus...

Compte tenu des effets supposés favorables de l’harmonisation des normes sur le commerce, il n’est pas surprenant qu’un grand nombre de normes de produits soient de plus en plus définies par des organisations internationales ou supranationales. Ce développement est dû en grande partie au processus d’intégration européenne qui s’accompagne d’une prédominance des organismes de normalisation européens. En effet, l’OMC encourage explicitement l’utilisation des normes internationales plutôt que des réglementations nationales (TBT Agreement).

Graphique 2 : Harmonisation des normes entre pays, par catégorie
Graphique 2 : Harmonisation des normes entre pays, par catégorie Source : Schmidt et Steingress (2018). Note : Ce graphique présente le nombre de documents harmonisés relatifs aux normes publiés sur la période 1960-2015.

....entraînant une augmentation des flux commerciaux entre les pays participant à l’harmonisation.

En dépit de l’idée largement répandue que l’harmonisation des normes favorise le commerce international, les implications quantitatives réelles de ces efforts d’harmonisation sont étonnamment peu connues. Nous traitons cette question en analysant l’impact de l’harmonisation des normes sur le commerce (Schmidt and Steingress, 2018).

Dans le graphique 3, l’effet de l’harmonisation des normes est évalué en comparant le taux de croissance moyen des flux commerciaux avant et après une opération d’harmonisation par rapport au taux de croissance des flux d’échanges de produits dont les normes n’ont jamais fait l’objet d’une harmonisation. Une opération d’harmonisation est définie comme la publication d’au moins une norme dans le pays importateur qui est publiée simultanément dans le pays exportateur (ou qui y a été publiée par le passé). On observe un taux de croissance nettement supérieur pour les exportations bilatérales une fois que le pays importateur a reconnu une norme issue d’un pays exportateur.

Graphique 3 : Étude de cas : croissance des exportations de produits harmonisés et non harmonisés
Graphique 3 : Étude de cas : croissance des exportations de produits harmonisés et non harmonisés Source : Schmidt et Steingress (2018). Note : Ce graphique retrace le taux de croissance moyen avant et après une opération d’harmonisation pour les flux commerciaux harmonisés et non harmonisés. Le point 0 indique le moment où s’est produit l’événement.

Nous quantifions également la réduction des coûts induite par l’harmonisation des normes en traduisant son effet par une variation équivalente des droits de douane à l’importation, c’est-à-dire que nous calculons la réduction des droits de douane nécessaire pour obtenir la même augmentation des exportations que dans le cas de l’harmonisation des normes (Schmidt and Steingress, 2018). Les estimations empiriques suggèrent qu’à l’impact, une opération d’harmonisation réduit les coûts d’accès au marché d’un montant équivalent à une réduction de 1,8 point de pourcentage des droits de douane.

Par rapport à un taux de droits de douane appliqué de 2,0 % en moyenne dans l’Union européenne ou de 1,7 % pour les États-Unis (d’après les données de la Banque mondiale pour 2016), cet effet apparaît comme important et soutient ainsi les efforts d’harmonisation entrepris dans le cadre des négociations de libre-échange et par les organismes internationaux de fixation des normes.           

Les opinions exprimées dans ce document sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Banque du Canada, de la Banque de France ou de l’Eurosystème.

Par Julia Schmidt (avec Walter Steingress)

Le marché du travail français est-il en tension ?

Français

Malgré un taux de chômage encore élevé, des difficultés de recrutement ont déjà commencé à apparaître en France. Le taux de chômage actuel se rapproche de son niveau structurel, mais les salaires ont été peu dynamiques. Ces tensions reflètent en partie des effets temporaires, usuels quand les créations d’emploi sont fortes. À moyen terme, une formation professionnelle plus efficace permettrait d’abaisser le niveau du taux de chômage à partir duquel des tensions se manifestent.

Publié le 28/06/2018

Des difficultés de recrutement sans effet majeur sur les salaires à ce stade

En France, le taux de chômage s’est établi en moyenne à 9,5% de la population active sur la période 1985-2017 (graphique 1). Au cours de cette période, il n’est jamais descendu en dessous de 7%, contrairement aux évolutions observées en Allemagne, aux Pays-Bas, dans les pays nordiques et anglo-saxons qui ont connu des taux de chômage inférieurs à 5%.

En outre, alors que le taux de chômage est resté élevé en 2017, à 9,4%, nombre d’offres d’emploi n’ont pas été pourvues (300 000 parmi les 3,2 millions d’offres traitées par Pôle Emploi, dont 150 000 faute de candidats adaptés) et le taux d’emplois vacants s’est accru. Peut-on pour autant dire que le taux de chômage structurel a augmenté en France ?

La courbe de Beveridge relie, le long du cycle économique, le taux de chômage et le taux d’emplois vacants, approché ici par la part des entreprises mentionnant des tensions sur la main d’œuvre comme facteur limitant la production (graphique 2). Cette relation, qui est un indicateur de l’efficacité du fonctionnement du marché du travail, est généralement décroissante. En effet, au cours du cycle, les phases de contraction, habituellement caractérisées par un taux de chômage élevé et de faibles vacances d’emploi, succèdent à des phases d’expansion avec moins de chômage et plus de tensions.

Graphique 2 : Déplacement de la courbe de Beveridge vers le haut
Graphique 2 : Déplacement de la courbe de Beveridge vers le haut Source : Eurostat, enquête industrie

Un déplacement de la courbe vers le haut, tel celui observé sur la période 2013 – 2017, est le signe d’une détérioration des mécanismes d’appariement sur le marché du travail français. Plus de tensions sont observées pour un même taux de chômage. En outre, la pente de la courbe est devenue plus forte, ce qui signifie qu’une amélioration de l’emploi conduit plus rapidement que par le passé à des tensions sur le marché du travail. Cette situation reflète une inadéquation entre les caractéristiques de l’offre et de la demande de travail. Toutefois, ceci ne signifie pas nécessairement que l’économie française soit en surchauffe. La montée des contraintes de main d'œuvre peut traduire des effets temporaires, usuels quand les créations d'emplois sont fortes, comme ceux que la France a connus à la fin des années 1990. Les évolutions des salaires nominaux par tête ont en effet été modérées sur la période 2013-2017 (croissance moyenne annuelle du salaire moyen par tête pour l’ensemble de l’économie de 1,4% contre 2,0% sur 2008-2012).

Les marges sur le marché du travail se sont fortement réduites depuis 2015

Ces faits stylisés révèlent une montée des tensions sur le marché du travail. Il est utile de les quantifier plus précisément et de s’interroger sur leur durée.

L’outil utilisé pour quantifier les tensions sur le marché du travail est l’écart entre le taux de chômage structurel et le taux de chômage observé. Ce taux « structurel » constitue non pas un plancher mais le niveau en-dessous duquel l’inflation accélère (d’où l’autre nom de Non-Accelerating Inflation rate of unemployment – NAIRU). Pour estimer le taux de chômage structurel, nous avons recours à un modèle à composantes inobservables, incluant une courbe de Phillips reliant la variation de l’inflation au taux de chômage, à la variation de l’inflation importée et au taux d’utilisation des capacités de production. Ce modèle comporte une marge d’incertitude significative, liée au degré de lissage et à la spécification du modèle.

D’après nos estimations et celles, largement convergentes, des organisations internationales, en 2017, si le taux de chômage de chômage en France, à 9,4%, était encore légèrement supérieur à son niveau structurel, estimé juste au-dessus de 9%, l’écart se refermerait cette année, témoignant d’un marché du travail désormais en tension (cf. graphique 3).

Graphique 3 : écart du taux de chômage à son niveau structurel (NAIRU-taux de chômage, points de pourcentage)
Graphique 3 : écart du taux de chômage à son niveau structurel (NAIRU-taux de chômage, points de pourcentage) Lecture : Un écart positif entre le NAIRU et le taux de chômage indique des tensions sur le marché du travail. Source : OCDE, CE et Banque de France, pour le NAIRU comme pour le taux de chômage

À quel horizon les tensions sur le marché du travail pourraient-elles se traduire par davantage de hausses de salaires puis des prix ?

Des marges de manœuvre peuvent être mobilisées afin de répondre à ces tensions. Il s’agit en particulier de l’augmentation du taux d’utilisation des capacités de production et de la baisse du chômage partiel ou du temps partiel subi, qui permettrait d’augmenter les heures travaillées. L’enquête emploi estimait ainsi le sous-emploi (temps partiel subi ou chômage partiel) à 6,0% de l’emploi au 1er trimestre 2018, niveau supérieur à celui enregistré au premier trimestre de 2008 (5,4%), alors que le taux de chômage était à son plus bas du cycle précédent (7,3%).

Il faut noter que les tensions sur le marché du travail ne sont pas les seuls déterminants des salaires. D’autres facteurs pourraient en effet les retarder. Ainsi, en période de reprise, des salariés moins qualifiés réintègrent la masse salariale, pesant ainsi sur le salaire moyen (Verdugo, 2013). En outre, les rigidités nominales à la baisse sur les salaires en période de ralentissement conduisent à une accélération des salaires plus lente en période de reprise car les entreprises anticipent la difficulté de baisses de salaire futures (Marotzke et al., 2017).

Certaines tensions sur le marché du travail pourraient également être atténuées à court - moyen terme  par le recours à la formation professionnelle afin de faire évoluer les compétences vers les emplois vacants, ce qui ferait baisser le chômage structurel. Parmi les 10 métiers pour lesquels des recrutements difficiles sont anticipés en 2018 selon l’enquête Besoin en main d’œuvre, on relève un métier à formation longue (dentiste), un métier de niveau Bac+2 (dessinateurs en électricité et en électronique), mais aussi des métiers pour lesquels la durée de formation est de moins d’un an selon l’AFPA (aides à domicile et aides ménagères, tuyauteurs, couvreurs, carrossiers automobiles…). La réforme de la formation professionnelle et les 15 milliards d’euros prévus dans le grand plan d’investissement visant à édifier « une société de compétence », notamment par le financement de formations longues et qualifiantes, pourraient accélérer ce processus. La baisse du chômage structurel pourrait être également obtenue à plus court terme par le renforcement des incitations à la recherche d’emploi dans le cadre de la réforme de l’assurance chômage ou encore par des réformes facilitant la mobilité géographique.

Une partie des tensions observées aujourd’hui pourrait ainsi disparaître à court ou moyen terme, mais une partie reflète bien l’effet de la reprise sur le marché du travail. Selon les prévisions de la Banque de France, les salaires nominaux par tête accéléreraient ainsi progressivement, de 1,1% en 2016 à un peu plus de 2% en 2018 et près de 2,5% à l’horizon 2019-2020 pour l’ensemble de l’économie.

Par Françoise Drumetz et Rémy Lecat

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