« Mieux faire connaître et exploiter la recherche à la Banque de France"

Olivier GARNIER a rejoint la Banque de France en septembre 2017 comme Directeur général, en charge des Études et des Relations internationales. Après avoir débuté sa carrière d’économiste à l’INSEE, il a exercé diverses responsabilités au sein du ministère des finances, de la Réserve fédérale américaine et du Groupe Société Générale. Il est actuellement membre du Conseil scientifique de l’AMF. Il a été membre du Conseil d’analyse économique de 2002 à 2012. Il est diplômé de l’École Polytechnique, de l’ENSAE et de l’Université Paris-Dauphine. Il a enseigné dans diverses institutions françaises et étrangères.

1. Après plusieurs années passées dans diverses institutions, tu as rejoint la Banque de France en septembre dernier en tant que Directeur général de la DGEI, peux-tu faire un bref point sur ton parcours (professionnel) ?


Le fil directeur de mon parcours professionnel est le métier d’économiste, que j’ai exercé dans des positions et des institutions variées : INSEE, Trésor, US Fed, cabinets ministériels, secteur bancaire. Mais quel que soit le domaine dans lequel on l’exerce, il y a des traits communs dans le métier d’économiste. En particulier, en politique économique comme en finance, il consiste souvent à montrer qu’il n’y a pas de « free lunch » et à faire des recommandations sur la base d’une analyse en termes de coûts/bénéfices ou de risque/rendement. En paraphrasant l’économiste français du 19ème siècle Frédéric Bastiat, l’apport de l’économiste est de mettre le doigt sur « ce qu’on ne voit pas » plutôt que sur « ce qu’on voit », c’est-à-dire sur les effets indirects, les externalités ou encore le contrefactuel.

2. Comment définis-tu ou souhaites-tu définir l’activité études et recherche dans une banque centrale par opposition/rapport à ce que tu avais connu dans d’autres institutions (et plus particulièrement à la SG) ?


De mon point de vue, l’activité d’études et de recherche dans une banque centrale doit combiner deux dimensions. D’une part, elle doit contribuer à faire progresser les connaissances et les méthodes dans le domaine de l’économie. D’autre part, et en même temps, elle doit servir à guider les décisions de la banque centrale, et plus largement aussi à éclairer l’opinion publique sur les questions économiques et monétaires. Cette double dimension la différencie à la fois de la recherche purement académique et des activités d’études menées par exemple dans les banques.

3. Quelle place devraient prendre les études et la recherche à la Banque ?


Compte tenu de ce que je viens de dire, les études et la recherche à la Banque doivent marcher sur deux jambes : l’excellence en matière de recherche et l’influence sur les questions de politiques économique, monétaire et financière relevant directement ou indirectement de la Banque.

4. Peut-on imaginer un positionnement plus marqué de la BdF en termes d’axes de recherche dans l’Eurosystème ?


Nous travaillons actuellement sur cette question dans le cadre du Plan Ambitions 2020 de la Banque. Nous ne pouvons pas et ne devons pas couvrir tous les champs de la recherche. Il s’agit de sélectionner une dizaine de domaines d’excellence regroupant à la fois les disciplines incontournables pour une banque centrale de l’Eurosystème et les expertises choisies sur lesquelles nous pensons avoir - ou souhaitons développer - un avantage comparatif.

5. De manière générale, quel regard portes-tu sur les études et la recherche à la Banque ou dans les banques centrales européennes ?


Grâce aux actions menées par mes prédécesseurs depuis une dizaine d’années, les études et la recherche de la Banque ont atteint un niveau d’excellence reconnu. En témoigne le fait que, sur la base des publications dans les revues académiques, nous nous situons dans le peloton de tête des banques centrales en Europe. Ce résultat n’a toutefois rien d’acquis, car la concurrence ne cesse de se renforcer. Il faut donc continuer à recruter des chercheurs de qualité, à promouvoir l’excellence et à collaborer avec les meilleures institutions de recherche. Ceci étant dit, il nous faut aussi mieux faire connaître et exploiter cette recherche, à la fois à travers toute la gamme de nos outils de communication (documents de travail, Rue de la Banque, blog, conférences, discours des Gouverneurs,…) et à travers une présence et une influence renforcées dans les instances de discussion nationales et internationales.

6. Faudrait-il que la Banque s’ouvre plus sur le monde académique ou coopère plus avec d’autres banques centrales (ZE, Europe hors ZE, USA, etc.) ?


La Banque est déjà très ouverte sur le monde académique et c’est une excellente chose. L’objectif n’est donc pas tant de nouer toujours plus de nouvelles collaborations, mais de tirer le meilleur parti de celles déjà existantes, de les passer régulièrement en revue et éventuellement d’assurer un certain renouvellement.
S’agissant des coopérations avec les autres banques centrales, elles sont elles aussi nombreuses et étroites, en particulier au sein de l’Eurosystème. Mais il y a probablement matière à les développer encore davantage.

7. Selon toi, quels sont les futurs grands enjeux pour les études et la recherche (dans les banques centrales) dans les quatre ou cinq années à venir ?


J’en vois au moins deux, de nature différente.
Un premier enjeu portera sur le futur « nouveau normal » de la politique monétaire. Nous anticipons que ce « nouveau normal » sera différent de ce qui prévalait avant la crise, mais nous ne savons pas encore précisément en quoi il consistera.
Le second enjeu concerne la transformation digitale. D’une part, à l’horizon 5 ans, les changements dans l’économie liée à cette transformation vont probablement encore accélérer et gagner en ampleur. Ceci va nous obliger à revoir certaines de nos analyses et de nos modèles, tout en créant de nouveaux sujets d’étude (comme on le voit par exemple déjà avec la question des monnaies digitales émises par les banques centrales). D’autre part, la révolution digitale devrait aussi modifier la manière dont les économistes mènent leurs travaux d’étude et de recherche. Beaucoup de choses pourraient évoluer : les données utilisées, les outils de traitement et d’analyse de ces dernières, l’organisation du travail, les modes de collaboration et d’échanges entre chercheurs, etc...

8. Quelle orientation faut-il donner aux travaux d’étude et de recherche de la Banque ? Doivent-ils être plus « policy-oriented » ? Doivent-ils se situer dans un soutien plus actif et plus clair à la prise de décisions ? Doivent-ils alimenter plus « les grands » débats nationaux ou internationaux de politique économique (au sens général) ?


Opposer ce qui serait d’un côté la recherche « fondamentale » et de l’autre les travaux d’aide à la décision ne me paraît pas une approche pertinente. La recherche dans une banque centrale doit nécessairement avoir pour finalité ultime – même si pas immédiate – de mieux éclairer les débats et les décisions. Et les travaux d’aide à la décision doivent s’appuyer sur la recherche.
Pour réussir à établir cette synergie, un facteur est clé: essayer autant que possible d’anticiper quels seront les débats et les sujets « policy » de demain et d’après-demain, plutôt que de travailler seulement en mode réactif. L’anticipation est une condition d’influence de la recherche.

9. En termes de communication sur les travaux de recherche et études, faudrait-il envisager de recourir à de nouveaux canaux et de cibler davantage les destinataires des différentes publications produites par la Banque ?


Dans ce domaine, il faut surtout savoir être agile et s’adapter car les canaux de communication évoluent sans cesse et de plus en plus vite. De même que la diffusion sous forme papier a quasiment disparu, la diffusion par messagerie électronique tend de plus en plus aujourd’hui à être remplacée par les réseaux sociaux. Mais rien ne dit que, dans quelques années, les réseaux sociaux ne seront pas eux-mêmes dépassés.
Dans ce contexte, notre principal enjeu est de faire encore mieux connaître nos travaux. Ceux-ci sont certes bien connus et reconnus dans le monde de la recherche (communication « Peer-to-Peer ») mais ils mériteraient de gagner en influence et visibilité auprès d’autres cercles (think tanks, policy-makers, journalistes, …). Ceci suppose de recourir à des modes de communication ciblés et adaptés, car on ne peut bien sûr se limiter au seul format « working paper ». De ce point de vue, le développement de notre blog est tout à fait encourageant, même s’il nous faut encore accroître son audience et sa notoriété, notamment via les réseaux sociaux. Par ailleurs, une plus grande visibilité passe aussi par la participation à des manifestations plus « grand public » comme, par exemple, les Journées d’économie (« Jéco ») de Lyon, dont nous sommes partenaires, ou encore des événements organisés par les directions régionales de la Banque.

 

Mis à jour le : 13/04/2018 11:16