Itinéraire d’un professeur détaché à la Banque de France

Erwan Gautier est économiste au service d'Etudes sur la Politique Monétaire depuis 2016. Diplômé de l'ENSAE et titulaire d’un doctorat en économie de l’Ecole d’Economie de Paris, il a occupé, entre 2004 et 2010, un poste d’économiste à la Banque de France au Centre de Recherche puis au service des Analyses Microéconomiques ; il a ensuite été maitre de conférences puis professeur des Universités entre 2010 et 2016 dans les Universités de Nantes et Brest. Ses travaux de recherche portent sur la rigidité des prix et des salaires et l'inflation. Il a publié des articles dans des revues comme Economic Journal, Empirical Economics, Journal of Economic Dynamics and Control, Journal of Money, Credit and Banking ou Review of Economics and Statistics.

1. Tu as maintenant une longue histoire avec la Banque ! Peux-tu faire un bref point sur ton parcours professionnel ?

En effet, j’ai commencé à travailler à la Banque de France il y a environ quinze ans. Au cours de mon cursus à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique (ENSAE), j’ai eu l’occasion de faire un stage long au service des analyses conjoncturelles où j’ai notamment participé aux exercices de prévision de l’inflation. Cette expérience a été importante pour mon orientation professionnelle car elle a été un premier contact réel avec la prise de décision de politique monétaire et elle m’a donné le goût pour ces questions. De plus, ce stage a aussi été l’occasion pour moi d’assister à des colloques qui m’ont fait découvrir comment la recherche était organisée, produite et diffusée.

Ma dernière année à l’ENSAE et mon master en macroéconomie ont confirmé mon envie de poursuivre dans cette voie de la recherche appliquée aux questions de politique économique. En 2004, la Banque de France m’a proposé un contrat de financement de thèse (CIFRE) sur le thème des prix et des salaires. Pour mener cette thèse, j’ai bénéficié d’un environnement stimulant avec des chercheurs expérimentés mais aussi de liberté et d’une grande autonomie. Cette thèse a aussi été l’occasion de participer à des réseaux de recherche de l’Eurosystème, ce qui m’a permis de contribuer à des projets collectifs. Après avoir soutenu ma thèse en 2008, j’ai été recruté comme économiste-chercheur au service des Analyses Microéconomiques où j’ai poursuivi mes travaux de recherche sur l’inflation.

En 2010, j’ai rejoint l’Université de Nantes comme maitre de conférences puis je suis devenu professeur des universités en 2012, tout en continuant à collaborer à des projets de recherche avec des économistes de la Banque de France. Depuis 2016, je suis en détachement de l’université et j’occupe un poste d’économiste-chercheur au service d’Etudes sur la Politique Monétaire. Ce poste correspond à mon souhait de contribuer davantage à l’aide à la décision de politique monétaire, tout en poursuivant des travaux de recherche.

 

2. Les prix et les salaires semblent être un thème « fil-rouge » de ton parcours professionnel. Peux-tu nous présenter tes axes de recherche ?

Ma recherche porte principalement sur l’analyse empirique des rigidités de prix et de salaires. Les modèles macroéconomiques néo-keynésiens reposent en effet sur l’hypothèse théorique qu’au niveau des entreprises et des détaillants, les prix et les salaires ne s’ajustent pas en continu. L’absence de réaction immédiate des prix et des salaires aux chocs a des implications macroéconomiques importantes ; elle permet notamment de comprendre pourquoi la politique monétaire peut avoir des effets réels à court terme. Cependant, avant les années 2000, on disposait de peu de résultats empiriques étayant cette hypothèse de rigidités nominales. A partir du milieu des années 2000, la mise à disposition plus grande de données individuelles de prix et de salaires a entraîné l’émergence de travaux empiriques dans ce domaine en Europe et aux Etats-Unis (Gautier 2009). Ces études visaient à décrire les modes d’ajustement des prix et des salaires au niveau microéconomique, à comprendre la nature des rigidités nominales mais aussi à analyser les implications de l’existence de ces rigidités pour la politique monétaire.

Mes travaux de recherche ont eu pour but principal de produire des faits stylisés originaux et à un niveau fin sur les rigidités nominales en France. Sur les prix, avec mes co-auteurs, nous avons cherché à répondre à des questions telles que : « à quelle fréquence les prix sont-ils modifiés ? » ; « comment les prix s’ajustent-ils suite à un choc ? ». Nous avons montré par exemple que la durée entre deux changements de prix est de l’ordre d’une année pour les prix à la consommation (Berardi et al. 2015) et un peu moins pour les prix à la production (Gautier 2008). Cette durée est toutefois très différente d’un secteur à l’autre. Une deuxième partie de mes travaux a visé à comprendre comment les prix réagissaient à un choc, il a alors été montré que la réaction des prix aux chocs dépend aussi de la nature du choc (coût du travail (Fougère et al. 2010), matières premières (Gautier et Le Saout 2015), TVA (Gautier et Lalliard 2014),…).

Sur les salaires, mes travaux partent du constat qu’en France comme dans la plupart des pays européens, une large majorité de salariés sont couverts par des accords collectifs signés à deux niveaux, la branche et/ou l’entreprise. Ceci devrait influencer la façon dont les salaires s’ajustent. Nos premières études ont donc eu pour objectif d’évaluer les interactions entre les différents niveaux de négociation et comment cela affectait les modes de changements de salaire (Avouyi-Dovi et al. 2013). Ensuite, j’ai axé récemment mes travaux sur les modes de fixation des salaires minima de branche. On montre notamment comment le SMIC et l’inflation passée ont un impact à la fois sur le calendrier des négociations et les hausses négociées alors que le chômage semble jouer un rôle mineur sur les salaires négociés (Fougère et al. 2016).

 

3. Plusieurs questions apparaissent aujourd’hui sur le niveau bas de l’inflation et l’absence de regain de l’inflation malgré la reprise. En quoi tes travaux peuvent-ils permettre d’éclairer ce débat ?

Au-delà des enjeux récents, l’étude des données individuelles de prix et de salaires est utile à la politique monétaire car les modèles macroéconomiques utilisés notamment pour l’analyse de la politique monétaire, reposent sur des fondements microéconomiques. Il est donc important de disposer de données individuelles pour pouvoir tester la pertinence de certaines hypothèses faites sur ces fondements.

Au moment où l’inflation a commencé à connaitre des niveaux bas, nous avons étudié si cette nouvelle donne relative à l’inflation était associée à un changement des modes d’ajustement des prix des détaillants (Berardi et Gautier, 2015). Nos résultats qui portent sur la période 1994-2014 suggèrent que l’inflation plus faible depuis fin 2012 résulte d’une moindre fréquence de hausses de prix alors que la taille des changements varie assez peu. Toutefois, nous n’observons pas de rupture importante sur la fréquence ou la taille des changements de prix en France et de nombreuses questions restent ouvertes sur les facteurs principaux expliquant cette inflation basse.

Parmi les facteurs qui pourraient aujourd’hui soutenir un regain d’inflation, la croissance des salaires peut jouer un rôle important. Quand la situation sur le marché du travail s’améliore, les salaires progressent, ce qui renforce les pressions à la hausse sur l’inflation. Nos analyses des négociations salariales en France montrent que les hausses négociées dans les accords de salaires sont assez faiblement corrélées au chômage et dépendent beaucoup plus des hausses du SMIC ou de l’inflation passée. Ceci suggère qu’une reprise de l’inflation en France, qui passerait par une hausse des salaires, pourrait être très graduelle. Par ailleurs, nous montrons que les négociations sur les salaires sont concentrées au cours du 1er trimestre de l’année. Aussi, une baisse du chômage ou un regain d’inflation ne se traduiraient pas immédiatement par des hausses de salaire. Les négociations de salaire du début de l’année 2018 pourraient fournir une première indication sur la dynamique à venir des salaires et des prix.

 

4. Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Mes recherches actuelles s’articulent autour de plusieurs projets. Un premier vise à mesurer l’effet des importations en provenance des pays à bas coût sur l’inflation en utilisant des données individuelles de commerce international. Les premiers résultats suggèrent un impact direct assez faible de la mondialisation sur l’inflation totale. Concernant les salaires, un projet étudie la transmission des hausses de salaires négociés à la dynamique des salaires de base. On montre que les accords de salaires dans les branches et dans les entreprises augmentent la fréquence des hausses de salaire, ce qui soutient la dynamique salariale. Par ailleurs, les minima de branche semblent amplifier l’effet des hausses de SMIC sur les salaires de base. Enfin, dans la poursuite des travaux menés sur la rigidité des prix, une étude est consacrée à l’analyse des implications de nos précédents résultats sur données individuelles en termes de politique monétaire. En particulier, l’effet de l’hétérogénéité sectorielle de la rigidité des prix ou de la forme de cette rigidité sur la dynamique agrégée est examiné.

 

S. Avouyi-Dovi, D. Fougère and E. Gautier (2013) “Wage Rigidity, Collective Bargaining and the Minimum Wage: Evidence from French Agreement Data” Review of Economics and Stastistics, Vol. 95, No. 4, pages 1337-1351.

N. Berardi, E. Gautier, et H. Le Bihan (2015) « More Facts about Prices: Before and During the Great Recession in France », Journal of Money Credit and Banking, Vol. 47 n°8, December 2015.

N. Berardi et E Gautier (2015) « Les ajustements de prix à la consommation en France en période d’inflation basse », Bulletin de la Banque de France, n°202 novembre-décembre 2015.

D. Fougère, E. Gautier and H. Le Bihan (2010) “Restaurant Prices and the Minimum Wage.” Journal of Money Credit and Banking, Vol. 42, No. 7 (October 2010), pages 1199-1234

E. Gautier (2008) “The Behaviour of Producer Prices: Evidence from French PPI Micro-Data.” Empirical Economics, Vol. 35 n°2, pages 301-332

E. Gautier (2009) « Les ajustements microéconomiques des prix : une synthèse des modèles théoriques et résultats empiriques. » Revue d’Economie Politique, Vol. 119, n°3, pages 323-372.

E. Gautier et A. Lalliard (2013) « Quels sont les effets sur l’inflation des changements de TVA en France ? » Bulletin Trimestriel de la Banque de France, 4ème trimestre, n°194.

E. Gautier et R. Le Saout (2015) “The Dynamics of Gasoline Prices: Evidence from Daily French Micro Data”, Journal of Money Credit and Banking, 47-6, pages 1063–1089, September 2015

Mis à jour le : 08/01/2018 16:47